Pandoste (Jean PUGET DE LA SERRE)

Sous-titre : la princesse malheureuse

Tragédie en deux journées et dix actes.

Représentée pour la première fois, en 1631.

 

Personnages de la Première Journée

 

LE ROI PANDOSTE

LA REINE BELAIRE, son épouse

LE ROI AGATOCLES

FRAVION, domestique de Pandoste

LA NOBLESSE du Roi Pandoste

SES CONSEILLERS

SON AMBASSADEUR

LES AMBASSADEURS du Roi Agatocles

LE PRÉVOT

CONFIDENTE de la reine

PAYSAN

LE GRAND PRÊTRE

LE PAGE

 

Personnages de la Seconde Journée

 

DORASTE, fils d’Agatocles

PANOPPE, confident de Doraste

FAUVYE, fille de Pandoste, déguisée en bergère, et maîtresse de Doraste

UN PAYSAN, père nourricier de Fauvye

UNE PAYSANNE, mère nourricière de Fauvye

CONSEILLER d’Agatocles

MESSAGER

PILOTE

PRÉVOT

AMBASSADEUR du Roi Agatocles

 

 

À URANIE

 

Je vous dédie cet ouvrage, chaste Uranie, sous ce beau nom emprunté ; afin qu’après avoir publié vos perfections, tout le monde vous adresse ses vœux, comme à la Déesse inconnue. Mais que dirai-je pour vous louer. Vos cheveux noirs, portant toujours le deuil de la mort de leurs esclaves, sont autant de liens qui enchaînent ma plume, aussi bien que ma franchise, toutes les fois que je veux dépeindre le sombre éclat de leurs merveilles animées. Votre front où la Jeunesse tient sa Cour pour le défendre des rides, a tant de Majesté que mon imagination n’en saurait retenir les idées ; comme beaucoup plus parfaites que sa puissance. Vos yeux sont des Cieux ouverts, d’où sortent mille charmes, et autant d’esprits amoureux, qui ravissent le mien d’amour, après l’avoir ébloui de leurs brillants appas. Je n’ose jamais penser à la grande perfection de petitesse de votre bouche ; de peur que la Justice et la Raison, qui prononcent leurs arrêts sur son trône de Perles à deux sièges, ne condamnent ma témérité. Les mignardises de votre menton fourchu sont d’une nature si délicate, qu’elles ne sauraient souffrir les louanges d’elles-mêmes. D’admirer seulement les Lys, et les Roses de votre teint, j’appréhende que mes regards, comme trop profanes, ne hâlent sa beauté, de même que les rayons du Soleil. Pour votre sein que je suis contraint de comparer à deux petites montagnes de neige ; parce qu’elles couvrent un cœur de glace, je n’en ai jamais vu que la moitié au travers des grilles d’une prison de toile transparente, où il soupirait à intervalle de sa captivité. Je vous laisse à penser maintenant, si pour l’avoir vu à demi, j’en ai été charmé tout à fait ; en quel degré de ravissement je serais élevé le voyant tout entier sans obstacle. Le reste de votre corps est une huitième merveille, dont on ne parle point ; parce qu’elle n’a point de nom propre. Votre bel esprit n’a que ce seul défaut de ne pouvoir connaître sa perfection. Et toutefois cette impuissance le rend si parfait, qu’on est forcé de croire que ses mérites sont sans nombre, aussi bien que sans limites. Je veux louer encore vos vertus, quoiqu’elles soient ennemies de mes passions en publiant par tout le monde qu’il est rempli du bruit de votre gloire. Comme étant la plus chaste de votre sexe, la plus belle de notre siècle, et la plus généreuse qui fut jamais. Voilà toutes vos qualités, chère Uranie, et voici tous mes titres.

 

Votre très humble, très obéissant et très fidèle serviteur,

 

P. D.

 

 

AU LECTEUR

 

Il y a certains esprits follets qui en veulent à mon ombre, n’osant regarder mon corps qu’en relief, ou qu’en peinture. Et quoique ces Ixions n’embrassent jamais que des nues, je suis jaloux que ma gloire leur serve de Junon ; d’autant que leur puissance servile n’a nulle sorte de rapport avec un objet si relevé. Ce n’est pas que je sois amoureux de moi-même. Mon miroir ne flatte point. Mais je suis fort aise qu’on me paye si peu qu’on me doit ; que si par envie mes créanciers font banqueroute, je suis assez satisfait de ce qu’ils me demeurent redevables. La tyrannie du siècle a beau assujettir la réputation des hommes sous l’Empire de l’opinion, la mienne ne relève que de la vérité ; et comme j’attends  d’elle seule ma récompense, mes plaisirs naissent de mes travaux. D’ailleurs les louanges sont si communes aujourd’hui en la bouche des hommes que l’intérêt et la flatterie les distribue prodigalement à tout le monde. Et de moi je suis si délicat, que si la raison ne me les donne j’en refuse les présents. Adieu, je conjure pourtant ton bon Génie de m’être favorable.

 

 

ARGUMENT DE LA PREMIÈRE JOURNÉE

 

Agatocles, Roi de Sicile, étant venu visiter le Roi Pandoste, nouvellement marié, pour renouveler les protestations de leur ancienne amitié. Son bel esprit et sa bonne mine, également admirables rendent son hôte si jaloux, qu’il se résout de le faire empoisonner le croyant convaincu en effet, comme il l’était dans son imagination, du crime d’adultère avec la Reine Belaire son épouse. Celui à qui il avait communiqué son pernicieux dessein en décèle le secret au Roi Agatocles, et tous deux ensemble cherchent leur abri dans leur fuite. Pandoste fortifié dans sa jalouse opinion, par leur départ inespéré fait emprisonner la Reine, quoiqu’elle fut enceinte, et dès lors qu’elle fut accouchée d’une fille, il la fait exposer à la merci des ondes dans un petit esquif, sans voile et sans pilote. Toutefois le Ciel en voulut faire l’office ; car cet esquif aborde heureusement le rivage, et un Paysan prend à protection cette jeune Princesse richement emmaillotée, et portant pendu au col une bague de grand prix. Le Roi Pandoste cependant étant contraint, par maxime d’État, de faire consulter l’Oracle sur une affaire de telle importance. Par sa réponse, la Reine Belaire est déclarée innocente. Et à même temps les nouvelles de la mort de son fils unique, donnent fin également, et à ses malheurs, et à sa vie. Vous lire les adieux qu’elle fait en mourant à son époux, et les regrets dont il est atteint, pour une si grande perte.

 

 

ARGUMENT DE LA SECONDE JOURNÉE

 

Doraste fils unique du Roi Agatocles devient amoureux de Fauvye fille du Roi Pandoste, faisant toutefois la profession de Bergère, comme nourrie et élevée sous la protection du Berger qui l’avait trouvée sur le rivage de la mer. L’amour de ce Prince devient si extrême, qu’il se résout de l’enlever ; et du dessein, venant aux effets, après s’être promis réciproquement mariage, ils s’embarquent sur mer et font voile, du côté que le vent de leur fortune les pousse. Ils amenaient avec eux le Père nourricier de Fauvye ; de peur qu’il ne décelât par ses plaintes, le sujet de leur fuite. L’orage et la tempête, dont ils sont accueillis les jettent au port de la principale ville du Royaume de Pandoste, et comme la beauté de Fauvye attirait les regards en foule de tout le monde. Les nouvelles de leur arrivée viennent jusques aux oreilles du Roi, qui fut curieux de voir cette belle étrangère. Sa curiosité lui coûte cher : car il devient passionné jusques au point d’employer tous les efforts de son esprit et tous les charmes de sa grandeur, pour tenter sa pudicité, mais ses soins sont inutiles. Ce qui le porte à rechercher un autre moyen, faisant emprisonner son époux et condamner à mort, pour obliger Fauvye en lui demandant sa grâce, de lui accorder celle qu’il désire. Il était en attente de ce contentement ; quand les Ambassadeurs du Roi Agatocles lui demandent de sa part, l’élargissement de Doraste son fils, et la punition de Fauvye bergère, comme complice de sa fuite. Doraste sort de prison, et Fauvye est reconnue pour fille du Roi Pandoste, par la déclaration de son père nourricier, qui pour sauver sa vie décèle la vérité, dont la bague qu’il présente au Roi sert de preuve. Vous verrez le mariage de Doraste avec Fauvye, et la réjouissance publique et réciproque de leurs parents.

 

 

PREMIÈRE JOURNÉE

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

PANDOSTE

 

Ne suis-je pas heureux de ne savoir que souhaiter. Il n’est point d’objet dans les grandeurs qui puisse tenter mon ambition, et les plus doux plaisirs qui se goûtent ici-bas, sont les mets ordinaires de ma table. Véritablement mes félicités sont sans nombre, aussi bien que sans exemple, et si je voulais leur donner un nom, je ne saurais les appeler autrement. Ma chère Épouse, unique en beauté, de même qu’en vertu, partage avec moi cette grande fortune. Et toutefois la part qu’elle y a, me la fait posséder toute entière ; d’autant que comme l’amour la lui donne, le même amour me la rend : de sorte que tout contribue à mon repos. Le Ciel ne verse sur ma tête que des bénignes influences. La Terre ne fait naître sous mes pieds que des fleurs. Mes voisins m’aiment, mes ennemis me redoutent, et tous les peuples du monde s’étonnent dans leur admiration au bruit de ma valeur, et pour un comble de prospérité, j’ai un héritier qui comme un jeune Atlas, commence déjà à porter le Ciel de mon Empire sur ses épaules. Ce qui me rend envieux contre moi-même de l’excès de ce bonheur, me voyant élevé si haut, que je ne me souviens plus de l’origine de mes misères. Ô Fortune ! quand changeras-tu de visage, tes ris continuels me donnent envie de pleurer, et si tu ne mêles quelques soucis parmi les fleurs, dont tu me fais des bouquets tous les jours, j’en refuserai à la fin les présents. Tes faveurs me désobligent, et tes bienfaits m’engagent à une ingratitude nécessaire ; afin de te forcer à m’en être plus avare. Je vois encore assez clair dans l’aveuglement où tu m’as réduit, pour considérer que le calme de mes félicités, prédit quelque orage de malheur, et que tôt ou tard, la tristesse me fera payer les intérêts de la joie que tu me donnes. Ah ! que c’est être misérable d’être toujours content. Quand nous goûtons les douceurs toutes pures, le fiel et l’amertume que le sort nous présente, sont de même nature. Les grands plaisirs produisent les extrêmes douleurs, et d’un trône bien élevé, on ne peut faire une petite chute. Quoi, le Soleil sera sujet aux éclipses, et le flambeau de ma vie luira toujours d’un pareil éclat ! La Lune aura ses vicissitudes continuelles, et mon humeur ne sera jamais altérée. Enfin les saisons, les jours, les nuits et tout ce qui est en la nature, s’enfuira comme l’onde, et je demeurerai sur le rivage avec la fermeté d’un rocher, sans recevoir quelque atteinte d’inquiétude. Les rochers même que j’ai pris pour exemple, seront enfin dévorés par le temps, et je resterai invincible sur la terre ; comme si je n’étais pas de terre, la tromperie en est trop apparente. Je m’ennuie d’être heureux, je me lasse d’être en repos. Ô Dieux donnez-moi la mort, ou une vie moins douce et plus assurée.

 

 

Scène II

 

PANDOSTE, BELAIRE

 

Belaire, son épouse, sort toute triste.

PANDOSTE.

L’ennui de votre visage, décèle la tristesse de votre cœur, ne me détenez pas au moins la part que j’y prétends.

BELAIRE.

Il me serait impossible de vous cacher ce que j’ai dans le cœur, puisque vous le possédez, souffrez que je vous fasse le récit de l’affliction qui m’est venue accueillir. Représentez-vous que la nuit passée, j’ai eu l’esprit agité d’un effroyable songe, qui me faisait voir dans les agonies où il me réduisait, notre cher nourrisson abandonné à la merci des ondes, et que toute éplorée j’employais les derniers cris de ma voix mourante, pour conjurer le Ciel de le sauver en me perdant, et de lâcher tous les traits de sa colère sur mon âme criminelle, plutôt que sur son corps innocent. Mais il semblait que la mort donnait fin à mes plaintes plutôt qu’à mes malheurs, dont ce songe vous faisait complice. Jugez s’il n’a pas assez d’horreur pour troubler mon repos.

PANDOSTE.

Vous ne pouvez vous plaindre qu’en dormant au Dieu de la nuit, du mal qu’il vous a fait durant votre sommeil. Ce serait prendre trop d’avantage de lui reprocher en effet, la tyrannie que vous n’avez ressentie qu’en idée. D’ailleurs votre imagination est plus coupable que lui, puisque que d’un objet faux, elle en a retenu des espèces véritables, dont l’image vous afflige maintenant. Votre rêverie ne peur subsister avec votre raison.

BELAIRE.

Les songes nous prédisent souvent les infortunes qui nous doivent arriver, et les Dieux toujours pitoyables, nous en donnent la prévoyance durant le sommeil ; afin qu’étant éveillés, nous soyons en garde pour en éviter le coup.

PANDOSTE.

Vous êtes trop ingénieuse à vous tourmenter. Vos malheurs imaginaires sont encore à venir, et vous leur allez au devant, comme si vous aviez de l’impatience en leur attente. Donnez-moi la moitié de votre crainte, et vous serez à demi soulagée.

BELAIRE.

Il faudrait avoir le cœur de roche, pour n’être pas émue d’un songe si effroyable, où vous faisiez l’office de bourreau, contre ceux dont vous êtes, et l’époux et le père, j’en frémis encore d’horreur.

PANDOSTE.

De même que la clarté du jour chasse les ombres de la nuit, ainsi la lumière de votre raison doit dissiper tous les faux objets qui troublent votre fantaisie. On jugerait à vos discours que vous rêvez encore, et que votre esprit assoupi n’est pas bien éveillé. Changez de discours et de visage : voici le Roi Agatocles qui me vient visiter pour renouveler notre ancienne amitié. Je vous laisse le soin de l’accueillir de bonne grâce. Le bruit des trompettes m’annonce son arrivée.

 

 

Scène III

 

PANDOSTE, BELAIRE, AGATOCLES

 

PANDOSTE, à la vue d’Agatocles il continue à parler.

Hé, Sire, d’où me vient un si grand bonheur que de revoir encore votre Majesté, lorsque je le désirais le plus, et que je l’attendais le moins.

AGATOCLES.

Ne savez-vous pas que je dois ce devoir de visite à notre amitié. Recevez-le du même cœur que je vous le rends.       

Il parle à la Reine après l’avoir saluée.

Je viens ici, Madame, pour admirer votre félicité, ayant l’honneur de posséder un si grand Roi, mais sa gloire n’est pas moindre, puisque la qualité qu’il porte de votre époux, joint à son Empire celui de toute la terre.

BELAIRE.

Je vous permets d’admirer mes félicités, puisque leur objet les rend incomparables. Et pour celles du Roi, je veux croire que votre arrivée les rendra dignes d’envie.

AGATOCLES.

Le Roi votre époux ne se peut réjouir de mon arrivée, que pour le contentement qu’il a de voir un de ses meilleurs amis, et un de vos plus fidèles serviteurs, et cette vérité peut donner l’envie de ce plaisir, à ceux qui sont capables d’en connaître la grandeur.

BELAIRE.

Des compliments de l’amitié vous passez à ceux de la courtoisie, je ne saurais me défendre contre vos civilités, qu’avec mes respects ordinaires, vous assurant toutefois qui si vous êtes mon serviteur de parole, je suis votre servante en effet.

AGATOCLES.

Je m’étonne, Madame, comme ce mot de servante peut sortir de votre bouche ; puisque vous n’êtes née que pour me commander, ou plutôt pour faire la loi à tout le monde ensemble. Demandez pardon à vos perfections de les avoir profanées.

PANDOSTE.

Je vous réponds pour ma Maîtresse, qu’elle ne saurait plus vous répondre, elle vous quitte le prix de l’éloquence, et ne prétend qu’à celui de chasteté. Il est tantôt temps de souper, qu’on couvre la table, allons noyer dans les coupes, les fatigues de votre long voyage.

AGATOCLES.

Il est croyable que la Reine votre épouse, n’est pas moins éloquente que chaste, puisque son esprit est aussi admirable que sa vertu. Et changeant de discours, je vous dirai que mon voyage ne m’a été ennuyeux que pour la longue durée, dans l’impatience où j’étais de revoir votre Majesté ; afin de lui renouveler les vœux de mon amitié et de mon obéissance.

PANDOSTE.

Vous me rendrez à la fin ingrat à force de m’obliger, par l’excès de votre courtoisie. Votre Majesté me connaîtra dans les occasions, mon cœur me sert de langue, et les effets sont mes paroles.

AGATOCLES.

Je n’ai jamais douté de votre bonne volonté en mon endroit, mais bien de mon bonheur à le reconnaître, toutefois il dépend de vos commandements, et j’en souhaite la gloire avec passion.

PANDOSTE.

Trêves de compliment, je me rends pour vous vaincre, le souper nous attend.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

FRAVION

 

De toutes les passions qui maîtrisent nos âmes, celle de la jalousie est la plus violente. C’est une fureur qui troublent tellement, et nos sens et nos esprits, qu’en vain nous nous cherchons dans nous-mêmes. Le Roi mon Maître en est atteint, et je crains que de cette maladie, le sang de la chaste Épouse n’en soit l’unique remède. J’ai pris garde que d’un œil jaloux, il accompagne tous ses regards, et qu’il est toujours aux aguets, et aux écoutes, pour découvrir un crime qui ne se commet que dans son imagination. Son humeur triste, son visage pâle, et ses discours mal suivis témoignent l’accès de sa fièvre enragée ; et de son pouvoir absolu, son malheur tire sa force, car étant tout-puissant, personne n’ose lui résister. Sans mentir je voudrais acheter de ma mort, le repos de sa vie. Le voici qui vient m’accoster, j’appréhende son abord, ne pouvant m’imaginer ce qu’il a envie de me dire.

 

 

Scène II

 

FRAVION, PANDOSTE

 

PANDOSTE.

La connaissance que j’ai de ta fidélité, me rend plus hardi à te communiquer un secret, où mon honneur intéressé t’impose un éternel silence. Ce perfide Agatocles, sous prétexte de renouveler par ses visites, les protestations de notre ancienne amitié, en a contracté un adultère avec la Reine, et quoique je sois témoin, comme spectateur de leur réciproque trahison, ils ne laissent pas d’assouvir de mille regards impudiques, et d’autant de soupirs criminels, l’appétit de leur brutalité, croyant que leur bandeau me rend aveugle. Je te fais juge de mon ressentiment, et après t’en avoir donné la compassion, je t’en demande la vengeance. Tu peux noyer à ce soir la vie de ce déloyal, dans un verre de poison.

FRAVION.

Sire, vos discours m’étonnent si fort que je ne suis point capable d’y répondre : mon jugement troublé et mon esprit confus m’ôtent la liberté de raisonner sur un prodige si étrange. Toutefois avec le peu de lumière qui me reste, j’y vois assez clair pour m’éloigner du précipice où en tombant j’entraînerais votre Majesté. Je la supplie donc très humblement de ne me rendre point complice de sa perte, ou un funeste instrument de son repentir. La vertu de la Reine a été toujours si admirable, et votre amitié envers Agatocles si célèbre, que votre Majesté ne peut penser trop longtemps au dessein de leur ruine, puisque la sienne en dépend.

PANDOSTE.

Insensé ; ne sais-tu pas que c’est avoir beaucoup de raison de ne raisonner point contre son souverain. Mon commandement absolu justifie ton obéissance, tu veux couvrir ta lâcheté sous un prétexte d’affection. Je te demande secours, plutôt que conseil.

FRAVION.

Sire, il me semble que ce n’est pas une lâcheté de résister à commettre un crime le plus énorme, et le plus détestable qui fut jamais, et où l’hospitalité violée, noircit d’infamie votre Majesté. Je ne crains que pour elle. Commandez-moi de m’empoisonner moi-même, et vous verrez si je n’ai pas le courage de mourir pour votre contentement, de même que l’inclination de vivre pour votre service.

PANDOSTE.

Tu veux donc être témoin de la perte de mon honneur, et après t’avoir dit le nom de celui qui l’ensevelit dans sa couche, tu souffriras que la terre le porte, que le Soleil l’éclaire, et que je serve d’objet à sa trahison.

FRAVION.

Sire, encore faut-il considérer l’importance d’un dessein, où le repentir inutile sera accompagné d’un mal incurable. Je crains que les armes de votre fureur ne soient destinées au sacrifice de vous-même, et que votre injuste jalousie n’en dresse l’autel. Cherchez la vérité, et vous trouverez votre repos.

PANDOSTE.

Qu’elle impudence de démentir mon esprits et mes sens ? me crois-tu si cruel à moi-même, que je voulusse m’arracher le cœur du sein, pour en repaître mes envieux ? Je n’aimais rien au monde à l’égal de ma Maîtresse, il est vrai ; et sa mort sera sans doute complice de mon trépas, mais je suis résolu de perdre la vie pour sauver mon honneur, et si tu ne veux servir d’instrument à mon dessein, tu serviras de but à ma colère.

FRAVION.

Pardon, Sire, je me rends à vos désirs, que si j’y ai apporté quelque résistance mon affection l’a faite. Ce perfide en mourra, puisque votre Majesté en a prononcé j’attends l’heure de l’exécution avec impatience.

PANDOSTE.

Ah ! que je t’ai d’obligation, ton dernier zèle excuse ton premier refus, soulage promptement mes maux, et je te comblerai de biens. La foi que je te laisse te servira de gage, comme la parole que tu me donnes me servira de consolation.

 

 

Scène III

 

FRAVION

 

Ô pauvre Prince que ton sort est malheureux. Tu voudrais que je fusse l’instrument de ta fureur pour m’accabler sous ses ruines. Encore que je sois né ton sujet, ma raison ne relève point de ton Empire, si tu m’imposais de plus justes lois je continuerais à te servir. Mais ta cruauté et ta perfidie me forcent de violer le vœu que j’en avais fait. Et touché de compassion pour cette victime, dont je t’avais promis le sacrifice, je lui veux déceler la résolution qui en était prise. Je dois cela à ma conscience, et à son mérite, puisqu’il est innocent.

 

 

Scène IV

 

AGATOCLES, BELAIRE

 

AGATOCLES.

Sans mentir, Madame, les félicités de votre Hyménée sont dignes d’envie, mais leur excès m’en ôte l’espérance.

BELAIRE.

Votre mérite et votre qualité, également puissants vous peuvent donner une espérance assurée, aussi bien qu’un juste désir de posséder le même contentement quand vous voudrez.

AGATOCLES.

La Fortune est si avare de cette sorte de biens, qu’elle ne les départ qu’à ses favoris ; encore est-ce fort rarement.

BELAIRE.

Ces biens ne dépendent pas absolument de la Fortune, une longue recherche vous en peut donner la conquête, sans employer d’autres armes que celles de votre jugement, qui ne se trompe jamais.

AGATOCLES.

Ah ! Madame, croyez-vous que la Nature fasse tous les jours des chefs d’œuvres qui vous ressemblent, le moule en est rompu. Si vous ne produisez vous-même votre semblable, on verra ensevelir dans votre tombeau, et routes les grâces et toutes les beautés.

BELAIRE.

Je ne prétends point d’autre beauté que celle de la vertu, et comme c’est la plus parfaite, je pourrais tirer quelque vanité de vos discours, si j’étais seule à posséder ces avantages, mais le nombre en est infini.

AGATOCLES.

Je sais bien que les qualités de votre âme sont aussi admirables que celles de votre corps ; et que si celles-ci méritent des autels, on doit rendre à celles-là des sacrifices ; Et où pourrais-je trouver hors de votre Majesté tant de perfections unies ensemble.

BELAIRE.

Je n’ai point d’autre perfection que celle de connaître vos mérites et mes défauts. Ce qui me fait croire que vous trouverez des sujets, non pas dignes de vous véritablement, mais capables de vous contenter dans votre humilité.

AGATOCLES.

Que puis-je mériter, Madame, que l’honneur de vos commandements. Encore me serait-ce trop de vanité d’y prétendre, n’ayant point de respects assez humbles pour offrir à votre Majesté, dont les qualités toutes divines affranchissent les mortels du vœu de leur servitude, pour asservir à même temps les Dieux sous le doux Empire de vos lois. Ce qui me fait renoncer aux prétentions d’une fortune pareille à celle que vous possédez, puisqu’elle peut rendre Junon même jalouse.

BELAIRE.

Votre Majesté me donne toutes les louanges qui lui sont dues ; mais si sa courtoisie en est prodigue, mon devoir en est avare, ne sachant comment dire, pour la louer dignement.

AGATOCLES.

Prenez la peine de dire que je suis le plus obéissant, et le plus fidèle de vos serviteurs, puisqu’en ces deux qualités gît le comble de ma gloire.

BELAIRE.

Un grand Roi comme vous ne sait que commander, votre humilité en vous rabaissant vous érige des nouveaux trônes.

AGATOCLES.

Si elle m’érige des trônes ce n’est que pour les offrir à votre Majesté ; afin qu’elle y soit adorée, non seulement comme Reine des Épirotes, mais de tous les mortels ensemble, puisque d’un seul regard de vos yeux, vous pouvez assujettir tout le monde.

 

 

Scène V

 

AGATOCLES, BELAIRE, PANDOSTE

 

PANDOSTE.

Je suis fort aise que l’entretien de la Reine serve de divertissement ordinaire à votre Majesté. C’est le moyen de passer le temps, attendant l’heure du berger. Je n’en suis point jaloux : mais je crains qu’en riant, l’amour ne vous pince.

AGATOCLES.

Quoique la Reine votre Épouse soit parfaitement belle, ses grâces sont si divines, et ses douceurs si chastes qu’on craint même en les adorant de les offenser, mais puisque vous les possédez, je vous en laisse la connaissance, et m’en réserve l’admiration.

PANDOSTE.

Voilà comme il faut dire pour ravir les cœurs par les oreilles, mais sur quels discours en étiez-vous ?

BELAIRE.

Sa Majesté m’entretenait du dessein qu’elle a de chercher le repos de la vie dans les félicités du Mariage, jugeant à notre exemple, qu’il serait fort heureux.

PANDOSTE.

Les discours en sont agréables et dignes de remarque. J’ai pris autrefois de pareilles leçons dans l’école d’amour pour m’en servir en de pareilles rencontres. Ah ! mon Prince que vous êtes savant.

AGATOCLES.

Je suis savant à connaître votre méfiance. Il semble que vos discours m’accusent de perfidie. Mais ce sont des témoins jaloux, dont l’aveuglement me sert déjà de reproche. Ils peuvent bien m’accuser, mais non pas me convaincre.

PANDOSTE.

Je ne sais pas si mes discours vous ont offensé ; mais je sais bien que mes pensées ne sont point complices de ce crime ; quel sens mystérieux peut tirer votre Majesté d’une parole de raillerie ?

AGATOCLES.

On ne raille jamais sur un sujet qui nous touche de si près. L’honneur est si délicat, qu’il ne peut souffrir le vent des paroles.

PANDOSTE.

Le Temps vous fera connaître mon humeur toute contraire à l’opinion que vous en avez conçue. Et si je suis jaloux, c’est de ma bonne fortune, jouissant de l’honneur de votre présence, comme d’un bien qui m’est extrêmement cher. L’heure du festin s’approche j’attendrai votre Majesté dans la salle, et ses commandements tout ensemble pour faire couvrir les tables.

AGATOCLES.

Je vous obéirai partout, mais donnez-moi la liberté de disposer d’un quart d’heure pour entretenir mes pensées.

PANDOSTE.

Il semble que votre Majesté aie oublié le pouvoir qu’elle a acquis sur mes volontés. Vous êtes plus absolu dans mon Palais que dans votre Royaume.    

Pandoste s’en va.

AGATOCLES.

Cet esprit méfiant forge les armes, dont il se blessera lui-même. Je tire l’argument de ses malheurs de l’excès de sa bonne fortune. Chose étrange dès lors que nous cessons d’espérer nous commençons à craindre, et n’ayant plus d’ennemis, nos passions nous font la guerre. Ah Pandoste que tes félicités te coûteront de larmes. Ton bonheur est grand, je le confesse, mais ta jalousie en fera bientôt la comparaison aves tes infortunes. Car le chemin que tu tiens se termine à un effroyable précipice. Voici un de ses principaux officiers qui me vient accoster ; ô Dieux si vous ne dissiper l’orage que je prévois, mon naufrage est inévitable.

 

 

Scène VI

 

FRAVION, AGATOCLES

 

FRAVION.

Sire, il est temps de partir, l’heure de votre mort sonnera bientôt, si votre fuite n’en retarde l’horloge. Le Roi mon Maître a conjuré votre ruine. Sa jalousie en est la cause et j’en dois être l’instrument, selon la parole que je lui en ai donnée. Mais je crois que c’est être fidèle de trahir un perfide. J’en ai reçu le commandement pour le déceler, plutôt que pour l’exécuter. Votre prudence maintenant me servira de guide.

AGATOCLES.

Quel bruit de tonnerre est plus effroyable que ces discours. N’ajoutes-tu rien au rapport de ces funestes nouvelles.

FRAVION.

Sire, votre grandeur et ma bassesse sont des objets assez puissants pour représenter à votre Majesté que je suis exempt de feintise ; que peut-elle craindre, puisque volontairement je cours le hasard de me perdre pour la sauver.

AGATOCLES.

Mon innocence ne veut pas que j’ajoute foi à tes discours : car pour être puni, il faut que le crime devance la peine ; ne sais-tu point le nom de celui qu’on m’impose.

FRAVION.

On l’appelle adultère et la Reine complice doit subir les lois d’un même sort.

AGATOCLES.

Ô infortunée Princesse ! Tes beautés sans nombre attireront donc sur ta tête des malheurs sans exemple ; et comme si la grandeur de tes mérites, ne pouvait avoir d’autre rapport, qu’avec celle de tes misères : la nature ne t’aura comblée de toute sorte de biens, que pour te faire ressentir toute sorte de maux ; Ah ! que ne puis-je servir de but à tous les traits que ce perfide décochera contre toi. Mais dis-moi je te prie, à quel sorte de trépas m’avait-il destiné, pour assouvie sa rage.

FRAVION.

Un verre de poison devait être la mer et l’écueil de votre naufrage.

AGATOCLES.

Ô Dieux pour quels crimes réservez-vous vos foudres. Souffrirez-vous que la chasteté trahie soit couronnée de Cyprès, et l’hospitalité violée de Lauriers, et de Palmes. Souffrirez-vous, dis-je, que deux âmes innocentes servent de proie à un cœur déloyal. Je me mets sous votre protection puisque la fidélité ne se trouve plus parmi les hommes. Cher ami à quoi faut-il se résoudre.

FRAVION.

À un prompt départ.

AGATOCLES.

Montre-moi le chemin : Car dans le labyrinthe où mon esprit confus me tient engagé, il faut que ta conduite soit mon Ariane.

FRAVION.

Je donnerai ordre qu’on nous tienne un vaisseau prêt dans deux heures, où votre Majesté déguisée pourra entrer sans être reconnue. Qu’elle me laisse aussi le soin d’avertir tous ses gens, ma diligence égalera ma fidélité.

AGATOCLES.

Je t’offre déjà mon cœur pour récompense, juge de la grandeur de ta fortune, par la grandeur de ce présent. Adieu, puisqu’on a mis ma vie entre tes mains, je l’y laisse encore, fais-en bonne garde.

FRAVION.

Je l’ai toujours préférée à la mienne, et je mourrai avec cette volonté.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

PANDOSTE avec SES CONSEILLERS et SA NOBLESSE

 

PANDOSTE.

Comment pourrai-je ouvrir la bouche pour vous prier d’assister aux funérailles de mon honneur. Ce perfide étranger me l’a ravi, et pour un dernier malheur je souffrirai dans mon impuissance cette infamie, ne pouvant me venger que sur moi-même, de cette trahison. Toutefois j’éteindrai le feu de ma juste colère, dans le sang criminel de sa compagne impudique, et d’un même coup de vengeance j’ensevelirai dans son tombeau tous ces avortons de ma couche souillée. On dirait que le Ciel, la terre, la mer, les vents, et toute la nature ensemble, aient conjuré ma ruine, car le Ciel éclaire de ses flambeaux ce perfide. La terre l’a porté, la mer à son tour lui prête le char toujours roulant de ses ondes, dont les vents sont les cochers. Que me reste-t-il pour mon secours, que la rage, le désespoir, et la honte d’un affront si infâme, où je rencontre mille morts sans pouvoir mourir.

CONSEILLER.

Sire, véritablement il faudrait avoir le cœur de bronze pour être insensible à ces coups d’infamie. Mais puisque l’honneur, et le repos de votre Majesté sont attachés à ce malheur, elle en doit sonder les abîmes ; afin d’en connaître la vérité. On ne bronche jamais deux fois dans un chemin si périlleux.

PANDOSTE.

Quels témoins plus fidèles que mes yeux, et mes oreilles, veux-tu que je recherche ? Que n’ai-je pas vu ? que n’ai-je pas ouï ? Le crime est trop apparent, et l’on n’en peut douter, sans se rendre coupable.

LA NOBLESSE.

La vertu de la Reine est si grande en la bouche de tous, que l’envie même, dresse des autels à sa gloire. Les douceurs naturelles de ses regards peuvent être criminelles, dans l’aveugle passion, dont votre Majesté est possédée aussi bien que les appas de ses discours : mais si elle prend la peine d’en déchirer le bandeau, elle connaîtra, comme elle a autrefois ressenti, que ses yeux font du mal, sans malice : Car encore qu’ils soient aimables et qu’ils se fassent aimer, ils ne savent que c’est que d’amour. Ce sont deux nouveaux Soleils, qui comme le Soleil, se font admirer de tout le monde, sans se pouvoir admirer eux-mêmes, et ses discours animés d’une chaste éloquence peuvent bien charmer les oreilles, mais non pas ravir les cœurs, parce que d’un charme muet ils prêchent le mépris de leur conquête. Sire ramantez-vous, s’il vous plaît, toutes ces vérités, et si vous en avez perdu la connaissance, rappelez-en le souvenir.

PANDOSTE.

Vous voulez donc me persuader que la chasteté loge dans un cœur impudique, et que toutes les vertus ensemble ont fait une étroite alliance avec le vice. Puisque vous appelez ses yeux des Soleils, je vous en ferai voir l’éclipse, et ses discours que vous tenez si chastes, vous annoncent déjà les nouvelles de sa mort

TROUPE.

Ah ! Sire, vous n’êtes tout-puissant en cela que pour vous détruire vous-mêmes ; comment pourriez-vous vivre et sans cœur, et sans âme, si votre chaste Épouse est tous les deux ensemble ? Quand vous nous annoncez les nouvelles de sa mort, vous nous prédisez à même temps le malheur de votre trépas.

PANDOSTE.

Il semble que vous vouliez faire la loi à votre souverain. Commandez-moi donc pour assouvir votre tyrannie d’aller offrir des Couronnes au voleur de ma réputation, et d’ériger des autels à cette louve, toute noire d’infamie. Ô Ciel, ne suis-je pas assez coupable pour attirer tes foudres sur ma tête. Terre, ne suis-pas assez malheureux pour être enseveli dans tes abîmes.

CONSEILLER.

Sire, nous sommes tous vos sujets de naissance, et vos esclaves d’inclination. Nos vies et nos biens ne relèvent que de votre autorité, et votre bouche rend tous les oracles de notre destinée. Nous résistons contre la fureur qui vous domine, plutôt que contre votre Majesté. Et la passion que nous avons pour son service, nous en donne le courage. Arrachez-nous le cœur du sein, si vous voulez nous ôter le sentiment des malheurs où vous vous allez précipiter.

PANDOSTE.

Que faut-il que je fasse ? quel chemin me faut-il tenir pour trouver l’honneur que j’ai perdu, ou la mort que je souhaite ? Dans la résolution que vous êtes de me servir, servez-moi ou de médecin, ou de bourreau ; et si vous ne pouvez me guérir, ne permettez point que mille morts m’arrachent peu à peu mille soupirs des entrailles, avant que jeter le dernier. En exerçant sur moi toutes sortes de cruautés vous me serez pitoyable.

LA NOBLESSE.

Avant que penser aux moyens de recouvrer votre honneur, il faut que la perte en soit assurée, et quels témoins en a votre Majesté que ceux de ses imaginations et de ses pensées tous également reprochables : Car la jalousie qui les produit, est juge et partie tout ensemble. Si la Reins est coupable faires-la punir : mais si elle est innocente, pourquoi lui refuserez-vous la justice que vous rendez à tout le monde ?

PANDOSTE.

Je veux vous donner cette triste satisfaction d’ouïr une dernière fois le récit de mes misères ; qu’on la fasse venir ; mais comment pourrai-je jeter les yeux sur un objet si effroyable, et qui porte sur le front, les marques sanglantes de mon infamie ?

 

 

Scène II

 

PANDOSTE avec SES CONSEILLERS et SA NOBLESSE, BELAIRE, LA TROUPE

 

PANDOSTE.

Traînes-tu encore sur la terre le fumier de ton corps, pour en infecter tout le monde. Déloyale, impudique, tu t’es donc vautrée à loisir, et à ton aise, dans le bourbier de ta lubricité, mais je veux qu’en expiation de ton crime, on épuise goutte à goutte le sang de tes veines, et qu’on t’arrache à intervalle la vie du sein, non pas par le glaive : car son tranchant est trop doux ; non pas par le feu : car son ardeur est trop lente ; non pas par le poison, car ton cœur envenimé y pourrait résister ; mais par un nouveau supplice, où le fer, la flamme, le venin, et mille autres instruments seront mis en emploi. Parle infâme, mais parle de loin, de peur que le vent de ton haleine ne m’empoisonne.

BELAIRE.

Quel orage d’infortune me vient tout à coup accueillir ? si un seul éclair de vos yeux me réduit aux abois ; pourquoi vous servez-vous des foudres de votre colère ? Il vous serait bien malaisé d’épuiser le sang de mes veines, l’horreur, et l’effroi de vos paroles l’ont déjà fait geler. Tellement que si vous en voulez à ma vie je n’y ai plus d’intérêt, puisque je ne vis que pour vous. Et pourquoi employer le fer, la flamme, et le poison, contre un cœur tout couvert des plaies de votre amour, et tout embrasé du même feu. Je mourrai pourtant si vous voulez, mais je mourrai malheureuse, et non pas criminelle.

PANDOSTE.

Ah ! que tu as mauvaise grâce à prêcher ton innocence, n’ayant plus d’honneur, tu n’as plus de honte. C’est pourquoi tu pâlis de crainte. Tu devais garder tes larmes pour éteindre tes feux impudiques, ceux de ma colère accroissent leur ardeur au vent de tes soupirs. Confesse ton crime, afin que ton repentir épure les cendres de ton cœur.

BELAIRE.

Si mon visage pâlit, c’est de la crainte de perdre mon honneur, et non pas du regret de l’avoir perdu, vous voyant déterminé à conjuré sa ruine. Et si je pleure c’est pour émouvoir les Dieux à compassion ; afin qu’ils l’exercent en votre endroit : Car dans mon innocence j’aime mieux qu’ils soient justes, que pitoyables.

PANDOSTE.

Tu as beau pallier ton impudicité par tes belles paroles. Je sais bien que ta langue n’a garde de publier le crime qu’elle a commis. Et comme tes yeux, et ton cœur en ont été complices. Les uns pleurent, et l’autre soupire pour me tromper encore une fois. Change de visage, de voix, et d’action, tes ruses sont découvertes, et donne ces pleurs, ces soupirs, et ces sanglots à ta mémoire pour honorer tes funérailles, j’y consens.

BELAIRE.

Mes pleurs, mes soupirs, et mes sanglots ne sauraient éterniser le renom de ma mémoire, j’en laisse le soin à la vertu ; comme ayant toujours fait profession de la suivre, et pour les funérailles de mon corps, c’est un devoir qui vous touche, je ne pense qu’à mourir dans l’innocence que j’ai vécu.

PANDOSTE.

Hypocrite tu ne parles jamais que de ton innocence ; et ne te souviens-tu pas que j’ai été mille fois témoin de ta lubricité, accompagnant de mes regards les tiens impudiques pour les pouvoir convaincre en les accusant. Combien de fois encore t’ai-je surprise en l’entretien secret de ce perfide étranger, à qui tu as vendu mon honneur, et sans y penser ta vie même. Peux-tu nier cette vérité plus claire que le jour, ou pour mieux dire plus noire que la nuit, puisqu’elle porte le deuil de mon infamie.

BELAIRE.

Si j’ai entretenu diverses fois ce Prince étranger, votre Majesté me l’a commandé ; mais ce n’a jamais été secrètement : car je n’avais rien de secret à lui dire. Son mérite m’obligeait à l’honorer, et si j’ai failli en cela, votre exemple autorise ma faute.

PANDOSTE.

Loue-le toujours, aime le encore, je te le permets n’ayant plus le pouvoir de te le défendre. Je t’avais bien commandé de lui parler, mais non pas d’amour. Tu t’es servie de la liberté que je t’avais donnée pour lui ravir la sienne. Ah ! perfide que n’as-tu mille vies, afin de te faire souffrir mille morts.

BELAIRE.

Je ne loue de ce Prince que la vertu, et n’aime rien en lui, qu’elle même. Et pour les discours que je lui ai tenus, il me suffit que les Dieux les aient écoutés, que puis-je craindre s’ils sont mes juges. Vous me menacez de la mort, et je vous défie de m’ôter la vie. Car ce m’est un fardeau si pesant, que je cherche de tous côtés un tombeau, pour y ensevelir ses misères.

PANDOSTE.

Une mort ne suffit pas pour punir tant de crimes. Mais pour rendre en quelque façon son énormité égale au supplice. Je veux te faire arracher les entrailles, sans te faire mourir, immolant toute ta race à ma juste fureur. Et tes yeux impudiques seront les funestes flambeaux de leurs funérailles, ou plutôt les Phares trompeurs de leur naufrage.

BELAIRE.

Quoique votre colère n’en veuille qu’aux innocents, ne soyez pas bourreau de ces pauvres créatures dont vous êtes le père. Et puisque votre seule jalousie m’accuse, me convainc, me condamne, et me punit encore, sans autre témoin que son aveuglement, qu’elle limite au moins sa vengeance de ma sépulture. Toute la grâce que je vous demande, c’est de ne m’en faire point ; pourvu que ces déplorables reliques de notre amour ne servent pas de proie à votre cruauté.

PANDOSTE.

Je ne veux point laisser sur la terre ces portraits animés de mon infamie. Ils sont déjà deux fois coupables, puisque ta lubricité les a conçues et enfantés criminels. Je suis altéré de leur sang, et affamé de leurs cendres il faut que j’assouvisse mon appétit de leur vie, prépare-toi à leur faire les derniers adieux.

BELAIRE.

Elle se met à genoux.

Ah cruel arrêt ! hé ! sauvez, sauvez de mon naufrage, ces misérables restes de mes félicités passées. J’abandonne mon corps à votre fureur, et mon cœur à votre rage. Et si vous voulez que j’endure un nombre infini de tourments pour un seul crime imaginaire, laissez, laissez-moi la vie après m’avoir ôté vos bonnes grâces, et vous verrez, de combien de sorte de morts je mourrai tous les jours.

PANDOSTE.

Je ne suis plus capable ni d’amour, ni de pitié. Je me baigne de joie dans l’eau de tes larmes, et le vent de tes sanglots me sert de Zéphyr. Qu’on la traîne dans une noire prison, tandis qu’on prépare son dernier supplice, la vue de ce basilic est contagieuse.

On la mène en prison.

CONSEILLER.

Sire, il n’appartient proprement qu’aux Dieux de punir les mortels des crimes qu’ils ont commis, d’autant que la Justice leur est essentielle ; mais dans notre faiblesse nous ne sommes point capables de donner des arrêts sans appel, parce que nos passions servent de sujet de reproche aux coupables, pour nous en ôter la souveraineté. Que votre Majesté consulte donc l’oracle de leurs volontés, on ne peut jamais faillir avec eux.

PANDOSTE.

Les Dieux m’inspirent tout ce que je fais, je ne suis que l’instrument de la justice qu’ils veulent exercer contre les coupables. Il n’est pas besoin d’informer l’oracle sur un crime, où mes propres yeux ont été témoins, et ce qu’on appelle en moi jalousie n’est qu’un généreux ressentiment de la perte de mon honneur. Tellement que je ne me venge pas comme passionné, mais comme offensé et c’est la raison, plutôt que la colère qui m’a fait prendre les armes.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

AGATOCLES, FRAVION

 

AGATOCLES.

Que je m’estime malheureux d’avoir évité mon naufrage ayant abandonné à la merci des tempêtes, et des écueils, la personne du monde que j’honorais le plus ; et de qui la vertu mérite beaucoup plus de couronnes, qu’il n’y a d’Empires sur la terre. Ah ! que le souvenir de ses infortunes me coûte de soupirs. Grands Dieux, si les innocents sont à l’abri de vos foudres que n’en éteignez-vous les flammes, qui menacent d’embrasement la plus parfaite Princesse du monde. Ou bien que n’accroissez-vous leur ardeur pour réduire en cendres ce cruel jaloux, qui en veut injustement et à son honneur, et à sa vie. Il ne s’agit en sa cause que de l’intérêt de votre gloire, puisque vous êtes obligés à soutenir la vérité.

FRAVION.

Sire, il est croyable que les Dieux s’armeront pour la défense d’une Reine si vertueuse. D’ailleurs toutes sortes de passions se détruisent d’elles-mêmes dans leur violence. La jalousie de son époux s’évanouira peu à peu ; de même qu’un torrent débordé qui ne trouve point de résistance, et comme cette maladie procède d’amour, l’amour même en sera le remède.

AGATOCLES.

Il est vrai que cette passion de jalousie se peut modérer avec le temps, mais durant son règne à quelles extrémités ne porte-t-elle pas une âme empoisonnée de son venin ? Cette Reine des Reines ne vit plus, je dois plutôt célébrer ses funérailles de mes regrets, qu’importuner les Dieux de prolonger sa vie.

FRAVION.

Encore que les Rois soient tout-puissants dans leur colère ils en modèrent les efforts, lorsqu’il y va de l’intérêt de leur honneur, et de leur vie. Le trépas précipité de la Reine mettrait en branle tout son Empire. S’il la croit coupable il lui est bien permis de l’accuser, mais non pas de la punir, et les juges qui seront arbitres de sa passion, en calmeront sans doute l’orage par leur prudence.

AGATOCLES.

Tous les juges sont hommes, et conséquemment capables de crainte ; qui aurait le courage de résister contre un Roi, dont la puissance absolue serait encore animée de fureur, et de rage. Cette Reine ne loge plus ici-bas, aussi véritablement le monde était un séjour trop profane pour tant de perfections. Le Ciel l’a voulu ravir à la terre pour la combler des félicités qu’elle méritait.

 

 

Scène II

 

CLÉANTE, AGATOCLES, AMBASSADEURS

 

CLÉANTE.

Sire, je suis porteur de mauvaises nouvelles. La Reine Belaire détenue prisonnière, court fortune de sa vie, puisque sa seule grossesse en prolonge les jours. La Noblesse toutefois, s’opposant au dessein de Pandoste, on attend de jour à autre la réponse de l’Oracle, qu’on a consulté sur ce sujet.

AGATOCLES.

Ah ! que ne puis-je encourir mille morts pour sauver la vie à une si chaste Princesse. Je compatis tellement à sa douleur que tous ses maux rejaillissent dans mon sein, et comme si j’étais esclave dans sa prison, il me semble que je traîne les fers d’une dure servitude ; ne suis-je pas malheureux d’avoir attiré tant d’infortunes sur sa tête ? Mais quoi, le chemin d’une vie vertueuse est toujours parsemé d’épines, son innocence lui doit servir de consolation, et à moi de soulagement. Il faut subir de bonne grâce les lois du sort, où l’on est destiné.

AMBASSADEUR.

Votre Majesté sera avertie de l’arrivée de la Reine votre future épouse, et à même temps de l’heureux succès de son voyage, dont on doit des remerciements au Dieu Hyménée.

AGATOCLES.

Ces nouvelles modèrent la violence de mes ennuis ; mais, chose étrange ! que nous soyons sans cesse agités dans ce monde par un flux et reflux continuel de joie, et de tristesse, de plaisir, et de peine : car les biens et les maux s’entresuivent toujours, et sont alliés ensemble, avec la même affinité que l’ombre l’est avec le corps. D’une oreille, je n’entends que le récit d’un nombre infini de funestes malheurs, dont je suis la cause. Et de l’autre mille amoureuses félicités me font ouïr autant de cris d’allégresse. Celui qui nous a comparés à des navires flottants avait beaucoup de raison, puisque nos cœurs sont des voiles à tous vents. Je prendrai donc le temps, comme il vient, et si l’amour console mes ennuis, je me servirai de son bandeau pour essuyer mes larmes.

 

 

Scène III

 

PANDOSTE, LA NOBLESSE

 

PANDOSTE.

C’est un arrêt sans appel, je veux voir l’embrasement et du fruit, et de l’arbre, pour en dépeupler la terre, qu’on ne m’en parle plus.

LA NOBLESSE.

Que votre Majesté jette les yeux sur le visage de cette petite créature qui vient de naître, avant que la condamner, puisque tous ses traits sont autant de témoins irréprochables de son innocence. Que si vous ne voulez pas admirer ses douceurs, et ses grâces, qui vous demandent grâce, comme à leur Père, écoutez au moins les tristes accents de ses cris, qui en leur langage, vous prient de lui faire justice. Quoi les Ours, et les Tigres qui n’ont rien de propre que la cruauté, vous prêcheront l’amour de vous-même. Que dira la postérité de votre fureur, et de votre rage, si l’on n’en peut trouver la comparaison parmi les bêtes les plus féroces.

PANDOSTE.

Puisque ma fureur et ma rage sont si extrêmes que vous dites, prenez garde que vos têtes n’en soient le but et l’objet. Ce que vous appelez cruauté n’est que vengeance ; et comme elle est juste, tous ceux qui s’y opposeront seront criminels ; ne me sera-t-il pas permis de me sacrifier moi-même, à la satisfaction de moi-même. Que si mes actions sanglantes étonnent et choquent également, et vos sens, et vos esprits, dans leur faiblesse. Il est juste que vous portiez la peine de vos erreurs. Si je suis coupable, les Dieux sont complices de mon crime.

LA NOBLESSE.

Quelle apparence, Sire, que les Dieux autorisent une cruauté dont les siècles passés ne nous sauraient donner d’exemple. Il semble que vous ne soyez tout-puissant que pour vous nuire, et que votre autorité ne soit absolue que pour nous ôter la hardiesse de résister. Mais puisque nos vies relèvent de votre Majesté, nous ne saurions les hasarder plus utilement, ni plus glorieusement, que pour la conservation de la sienne. Ce qui nous donne et la liberté et le courage de nous opposer à l’exécution de vos funestes desseins, voyant couper les branches de l’arbre, dont nous sommes les feuilles.

PANDOSTE.

Toutes vos persuasions ne font qu’animer ma juste colère ; ne savez-vous pas, que mes commandements sont des lois inviolables.

LA NOBLESSE.

Hé, Sire, adoucissez un peu ce cruel arrêt de mort dont le repentir vous fera un jour porter la peine, et éteignez dans les ondes, le feu de votre colère, leur donnant en proie cette infortunée créature animée de pitié, et d’amour. Vous avez beau la désavouer pour votre fille, elle vous appelle toujours papa, en son langage, honorez-la d’un de vos regards, elle ne prétend point d’autre richesse, ni d’autre faveur ; comme portant sur le front les marques de son innocence, qui sont autant de témoins de la chasteté de sa Mère.

PANDOSTE.

Il m’est indifférent que le fer, le feu, ou l’onde en fasse le sacrifice j’en donne le choix à votre importunité, mais résolvez-vous à mourir ou à m’obéir.

Ils rentrent.

 

 

Scène IV

 

LE SACRIFICATEUR, L’AMBASSADEUR, L’ORACLE

 

Le Sacrificateur avec l’Ambassadeur consultent l’Oracle à genoux, après avoir fait les cérémonies.

LE SACRIFICATEUR.

Ô grand Dieu, tout rayonnant de gloire, et de merveille, à qui le ciel, la terre, et les enfers rendent hommage, fais-nous voir la vérité que nous cherchons et dis-nous si cette Reine accusée, peut-être justement convaincue du crime d’adultère qu’on lui impose. Les soupirs et les larmes de ses sujets, sont autant de prières qui s’adressent à ta clémence pour faire exaucer nos vœux.

L’ORACLE.

Cette Princesse aussi chaste qu’infortunée doit perdre la vie, après avoir recouvré l’honneur, mourant dans son innocence de la dernière atteinte de ses malheurs, limités du trépas de son fils unique.

LE SACRIFICATEUR.

Nous n’avons rien à t’offrir pour remerciement ; ô adorable Apollon puisque nos biens, et nos vies relèvent de ton Empire. Reçois donc le regret de notre impuissance pour satisfaction.

 

 

Scène V

 

BELAIRE et SA FILLE, CONFIDENTE, LE PRÉVÔT

 

BELAIRE, en prison.

À quels malheurs me réserve encore le Ciel ? de quels nouveaux tourments peut-il accroître mes misères ? Celui que j’aime mille fois plus que ma vie en est le Tyran, et le Bourreau ; et comme si mes affections étaient autant de crimes il exerce toute sorte de cruauté contre le même cœur, qui n’a jamais soupiré que de son amour et qui dans ses abois même, n’est point capable d’autre exercice. On me menace du trépas et mon impatience en son attente, est le plus grand de mes supplices. Ce n’est pas que je ne meure mille fois en un moment, de la seule envie que j’en ai. Mais on dirait que mes peines prolongent mes jours, et que la force de mes tourments donne de la vigueur à ma vie pour me faire endurer un nombre infini de morts, sans pouvoir jamais mourir.

CONFIDENTE.

Madame, c’est à ce coup que votre Majesté peut faire paraître la grandeur de sa constance, par celle de ses malheurs. Il n’appartient qu’à une âme royale et généreuse comme la vôtre, de résister contre toutes ces atteintes d’infamie, dont on veut ternir l’éclat, et le lustre de votre réputation. Que pouvez-vous craindre, Madame, si la vérité et la vertu, sont obligées également à tenir votre parti.

BELAIRE.

Ne me prêche plus la constance, ce serait une lâcheté de résister aux ennuis qui me dévorent, pour me donner en proie aux supplices qu’on m’a destinés. Tu devrais tirer ta consolation de l’excès de mes peines, puisque leurs efforts t’invitent déjà à mes funérailles. Ne m’ôte pas ce seul contentement qui me reste de me sentir mourir. Ne sais-tu pas que mon repos gît dans la sépulture. Et si mes maux te donnent de la pitié donne-moi en revanche des vœux pour accroître leur violence, afin qu’à force de souffrir, je cesse d’endurer. Mais voici l’arbitre qui doit terminer nos différents. Approchez hardiment et prononcer-moi l’arrêt de mort, j’ai assez de courage pour l’exécuter moi-même.

LE PRÉVÔT.

Madame je n’ose parler, et si je ne puis me taire. Toutefois la crainte de la mort me dénoue la langue et me donne le courage de demander à votre Majesté votre cher nourrisson qui vient de naître, pour l’exposer à la merci des ondes selon le commandement du Roi. Ce sont des lois inviolables. Il en faut porter la peine, et subir la tyrannie.

BELAIRE.

Que je vous donne ma fille pour être abandonnée à la fureur des flots. Il vous sera bien plus aisé de m’arracher le cœur du sein que de m’ôter ce doux objet de mes félicités passées. J’emploierai tous les efforts de ma mourante vie, à la conservation de la sienne ; et si ma résistance est inutile, j’en mourrai de regret.

LE PRÉVÔT.

Madame votre refus prépare son tombeau dans son sang. Les ondes seront plus pitoyables que le cœur de son père, mettez-la à l’abri de sa cruauté, les Dieux lui serviront de Pilote.

BELAIRE, se met à genoux.

Hé, cher ami, laisse-toi toucher à la pitié de mes souffrances, et fais-moi cette faveur d’exposer à sa place quelque enfant nouveau-né. Et de ce bienfait, la mère et la fille s’en revancheront un jour si prodigalement, que si on peut un jour mourir de joie, tu ne dois point appréhender d’autre trépas. Donne-moi la mort, ou ce contentement. Je t’en conjure par tous les sentiments d’amour dont la nature t’a rendu capable. Car comme père, tu peux savoir ce que je souffre.

LE PRÉVÔT, à genoux.

Madame, mon impuissance vous doit servir d’excuse. Je voudrais avoir un fils de cet âge pour l’immoler à votre satisfaction. Il faut obéir aux Destins, et souffrir de bonne grâce les maux qu’on ne peut éviter.

BELAIRE, parlant à sa confidente.

Qu’on m’apporte donc cette créature infortunée, sa ruine est inévitable, si l’on en veut aux innocents.            

Elle parle à sa fille.

Que ne te puis-je cacher dans mon cœur, où tu as pris ton origine ; Hélas ! faut-il que pour te sauver je consente à ta perte, et que pour te garantir de la mort, je te livre moi-même entre ses bras. En quel malheur es-tu réduite de n’avoir point de plus grand ennemi que celui qui t’as fait naître. On te veut exposer à la merci de la mer ; Ne suis-je pas moi-même une mer d’ennuis, dont mes malheurs sont les orages, mes soupirs les vents, et mes larmes les ondes ; que je te noie donc dedans, à force de pleurer, et que de la sorte ta vie fasse naufrage contre les écueils de ma mort. Hélas que ne peux-tu marcher pour t’aller jeter aux pieds de ton cruel Papa, et lui demander pardon de ton innocence, puisque c’est le plus grand de tes crimes. Mais le malheur ne t’a fait naître au monde que pour t’en faire ressentir les misères ; et comme j’en suis la source, je ne m’étonne pas si le ruisseau en est infecté. Il faut, il faut que je te quitte, chère âme de mon âme ; adieu donc ma vie, puisque tu l’emportes avec toi. Adieu ma lumière, puisqu’en te perdant, je perds celle du jour. Adieu toute mon espérance, puisque hors de ton salut je n’espérais plus rien au monde. Voici une bague que je te donne ; afin que si les Dieux te font surgi au port de mes désirs, tu puisses récompenser prodigalement ta nourrice. Reçois encore ces baisers détrempés dans mes larmes, comme autant de témoins et de ma douleur, et de mon amour. Hélas tes cris me font mourir, crie donc plus haut, afin que je meurs tout à fait, et pousse tes cris jusques au Ciel ; puisque la Pitié ne loge plus ici-bas. Je sais bien que tu m’appelles cruelle pour t’avoir mis au monde, mais l’amour m’a déçue, et la nature complice de cette tromperie, s’est trahie elle-même pour te livrer à la mort ; Que pouvais-je faire. De t’étouffer dans mon ventre j’y eusse enseveli, et ton honneur et ma chasteté, si les traits de ton visage condamnent celui qui nous accuse. Tu cries en vain puisque mon impuissance me rend sourde. Mais il semble que tes larmes te veulent noyer dans leurs ondes, pour exécuter l’arrêt où ton sort t’a condamnée. Mêlons nos pleurs ensemble, et encourons un même naufrage.

LE PRÉVÔT.

Madame, le temps me presse, et je crains que la fureur du Roi n’éclate sur la tête de cette innocente. Que votre Majesté ne perde pas l’occasion de la sauver en la perdant.

BELAIRE.

Adieu donc pour la dernière fois ; aussi bien la voix me défaut. Je pâme de douleur ou plutôt de joie aux approches de la mort.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

PANDOSTE, LA NOBLESSE

 

PANDOSTE.

Je ne suis qu’à demi satisfait, ma vengeance n’est point assouvie, elle ne se peut terminer que par l’embrasement de cette impudique, dont j’ai déjà oublié le nom, et je ne saurais recevoir des plus agréables nouvelles que celles de sa mort.

LA NOBLESSE.

Sire, votre colère aura bientôt atteint le point de son extrémité, mais comme les derniers efforts de sa violence, seront les premiers de sa modération, vous verrez au retour de votre raison égarée les précipices qui vous environnent, et dont votre aveugle jalousie est la funeste ouvrière. Puisque votre Majesté a commandé de consulter l’Oracle, sur une affaire si importante, on ne peut exécuter l’arrêt de ses volontés avant que savoir celles des Dieux.

PANDOSTE.

Si je me repends jamais ce ne sera que du regret de vous avoir cru, ayant retardé trop longtemps ma vengeance, et je n’ai fait consulter l’Oracle que pour votre satisfaction. Car comme la vérité ne change point de nature, elle paraîtra à vos yeux telle qu’elle a paru devant moi. Et alors vous connaîtrez que votre ignorance est plus aveugle que ma colère. J’attendrai toutefois par respect, la réponse de l’Oracle.

 

 

Scène II

 

UN BERGER

 

Un berger qui cherche un de ses moutons. On n’est jamais en repos ici-bas, en quelque condition qu’on soit élevé ou abaissé, on est toujours en butte aux traits de la Fortune. Les soucis à ce que je vois croissent dans mon jardin aussi bien que dans celui des grands, mais comme mon héritage est de petite étendue, mes malheurs ont des courtes limites. Il ne se passe point d’année que je ne perde deux ou trois moutons, et je suis maintenant en quête d’un des plus gras de mon troupeau. Mais qu’est-ce que je vois sur le rivage. Hélas ! c’est un enfant emmailloté que quelque marâtre a exposé à la merci des ondes et toutefois ces mêmes ondes plus pitoyable qu’elle, l’ont conduit et porté sur leur dos, l’une après l’autre, jusques au bord du rivage. Vraiment ce butin vaut bien tous les moutons que j’ai perdus. Ô Dieux ! qu’il est beau et richement paré. Sans mentir je croirais, s’il était aveugle, que ce serait un nouveau Cupidon, dont Vénus se serait accouchée dans la Mer, où elle est née. Cette bague qu’on lui a pendue au col, marque encore la grandeur de son extraction. Me voilà riche pour jamais, je n’envie point d’autre fortune.

 

 

Scène III

 

PANDOSTE, L’AMBASSADEUR, BELAIRE, CONSEILLERS

 

PANDOSTE, parle à l’Ambassadeur.

Fais le récit en peu de mots de la réponse de l’Oracle, à ces esprits opiniâtres et incrédules, j’en suis déjà trop informé.

L’AMBASSADEUR.

Sire, l’Oracle s’est fait ouïr en ces termes : Cette Princesse aussi chaste qu’infortunée doit perdre la vie, après avoir recouvré l’honneur, mourant dans son innocence de la dernière atteinte de ses malheurs, limités du trépas de son fils unique.

PANDOSTE.

Ô Dieux ! quel crime ai-je commis ? Aurez-vous bien assez de foudres pour en punir l’énormité. J’ai conjuré la mort du plus fidèle de mes amis, et par un nouveau excès de tyrannie, j’ai ravi l’honneur, et la vie à ma chaste épouse, lui arrachant d’entre les bras sa fille nouvellement née, ou plutôt du sein et le cœur, et les entrailles. Que ferai-je ? D’être le bourreau de moi-même me déchirant moi-même en pièces, et à lambeaux, ce supplice est trop doux, pour me venger de ma perfidie : Où irai-je ? de m’aller précipiter dans un abîme, la terre n’en a point d’assez profond pour cacher l’horreur de ma cruauté. Que deviendrai-je ? De fuir vagabond dans le monde en traînant le fardeau de mes misères, il faudrait que ma vie durât toujours, afin que les peines en fussent éternelles. C’est à vous, c’est à vous, ô Dieux ! à me faire mourir par des tourments inouïs, puisque ma faute est de même nature. Je défie votre puissance et votre colère, de me punir à l’égal de mes forfaits. Mais avant qu’en ressentir la douce vengeance, pardonne-moi, cher âme ; afin que mon ombre, plus heureuse que mon corps jouisse du repos après tant d’inquiétudes. Je sais bien que ma faute ne mérite point de grâce, mais je sais bien aussi que ton amour plus grande que ma cruauté, prendra mon dernier soupir pour satisfaction, puisque le repentir me l’arrachera des entrailles.

BELAIRE.

Un souverain ne demande jamais pardon à ses sujets ; et votre Majesté sait bien que mes volontés ont été toujours esclaves des siennes. Que si vous m’avez voulu ravir et l’honneur et la vie, l’un et l’autre sont à vous, vous en pouvez disposer à toute heure.

PANDOSTE.

Ah ! chère âme, ta bonté me tue pour être trop extrême, et ton amour dans son excès, me prépare autant de supplices, que tu as lâché de paroles. Tu veux que ta douceur triomphe de ma tyrannie, j’y consens ; mais ma vie en sera le trophée : car il faut nécessairement que je meure du regret de ne mériter pas tes faveurs.

BELAIRE.

Pourquoi me voulez-vous ôter la gloire d’avoir été insensible aux tourments que j’ai soufferts pour l’amour de vous. Un cœur amoureux de se plaint jamais des peines qu’il endure ; parce que l’objet de ses affections en change l’amertume en douceur, et les épines en roses. Que si vous m’avez vu répandre des larmes, et jeter au vent des soupirs, je pleurais à dessein d’accroître avec un peu d’eau, l’ardeur de ma passion ; et le vent de mes sanglots contribuait à mon entreprise.

 

 

Scène IV

 

MASSAGER, BELAIRE, PANDOSTE

 

MESSAGER.

Sire, je suis contraint d’annoncer à votre Majesté de funestes nouvelles, Monseigneur le Prince, votre Fils unique, vient d’expirer, son corps sans pouls et sans mouvement ne demande qu’une sépulture.

BELAIRE, se pâme.

Ah ! je me rends à cette dernière atteinte.

PANDOSTE.

Mon cœur, ma vie, ne meurs pas sans moi, puisque je suis cause de ta mort. Ouvre les yeux pour voir ouvrir mon tombeau en expiation de mon crime.

BELAIRE revient à soi et dit.

Donne-moi cette dernière satisfaction, mon cher époux, de te voir résolu à supporter constamment le malheur de mon trépas, puisque les Dieux en ont prononcé l’arrêt. Je mourrai heureuse, si tu me promets de vivre content.

PANDOSTE.

Vivre content, ma chère âme, après avoir fait ressentir un nombre infini de morts. Si je croyais que mon esprit fut capable d’en concevoir une seule pensée, je la maudirais avant sa naissance, pour la rendre criminelle et conséquemment digne de châtiment. Tu emportes avec toi dans le tombeau et mes plaisirs, et mes félicités, et le désespoir seul qui me reste me sert de consolation en me servant de guide pour te suivre.

BELAIRE, mourante.

Adieu, tout ce que j’aime au monde. Reçois ces dernières étreintes de mes bras, comme les derniers témoignages de mon affection. Mon cœur te fait encore offrir par ma bouche, et ces soupirs et ces baisers, pour te dire adieu, et pour t’assurer qu’il meurt content, puisqu’il meurt fidèle.

PANDOSTE.

Las ! elle est morte, et je vis encore. Ciel, Terre, Mer, à quoi tient-il que je ne sois foudroyé, abîmé, ou englouti. Vautours, Tigres, et Lions ; Qu’attendez-vous pour vous assouvir de ma proie ? Parques, Furies, Démons ; ne suis-je pas assez malheureux, assez misérable, ou plutôt assez criminel pour attirer dans mon sein les traits envenimés de votre rage ? Mais que dis-je. Ciel, je n’ai que faire de tes foudres, le feu de mon amour, ou celui de ma colère me réduiront en cendres malgré toi. Terre, tu as beau me refuser un tombeau pour ensevelir mes misères, mon désespoir y pourvoira. Et toi, ô Mer, réserve tes écueils pour tes ennemis, le vent effroyable de mes soupirs produira la tempête de mon naufrage, dans la mer de mes pleurs. Vautours, vous ne voulez pas becqueter mon cœur, encore qu’il soit plus déloyal que celui de Prométhée. Les regrets de mon crime en seront les bourreaux à votre refus. Et vous Tigres, et Lions, vous ferez bien de fuir au bruit épouvantable de mes cris, de crainte que ma fureur ne se désaltère de votre sang, avant que s’éteindre dans le mien. Parques, vous avez beau être inexorable à mes plaintes, un poignard me vengera de votre insensibilité. Furies, ne m’approchez pas, mes imaginations toutes effroyables tiennent déjà mon esprit à la géhenne. Et vous enfin Démons, qui me déniez la faveur de votre cruauté et la grâce de votre tyrannie. Mon corps suivra bientôt cette belle ombre qui m’attend sans doute, sur le rivage du fleuve Styx ; afin de le passer ensemble. Mais avant que ma langue devienne muette, il faut qu’elle rende à tes mérites l’hommage des louanges qui leur sont dues. Adieu beaux cheveux, où la Chasteté captive, imposait des lois à tout le monde. Adieu beaux yeux, dont les regards aussi doux, que pudiques, ne donnaient de l’amour que pour faire aimer la vertu. Adieu belle bouche, dont la langue prononçait incessamment, dans son Palais d’ivoire, des arrêts contre le vice. Adieu beau sein de neige, où toutes les vertus ensemble se tenaient à l’abri des flammes d’amour. Adieu belles mains capables d’arracher les cœurs du sein, sans effort et sans violence. Adieu enfin beau corps que la perfection animait. Adieu toutes les grâces. Adieu toutes les beautés, j’assiste en mourant à vos funérailles. Qu’on me prépare un tombeau. L’amour plus puissant que la mort me fait enfin mourir de ses blessures.

 

 

SECONDE JOURNÉE

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

DORASTE, fils d’Agatocles, PANOPPE, son confident

 

DORASTE.

Il faut que je te confesse, Panoppe, que je suis parfaitement amoureux de Fauvye, cette jeune Bergère dont tu m’as ouï parler si souvent. Ses beautés et ses grâces servent d’objet à mes désirs, et d’entretien à mes pensées. Mon cœur lui fait hommage à toute heure de mille soupirs ; n’es-tu pas envieux de ma bonne fortune.

PANOPPE.

Cette félicité ne tentera jamais mon envie. Et je m’étonne que votre cœur généreux s’attache à des objets si bas et si vils.

DORASTE.

Je m’étonne bien davantage de ton aveuglement, et de ton ignorance, n’ayant point d’yeux pour admirer ce chef-d’œuvre de la nature, ni d’esprit pour en connaître les perfections.

PANOPPE.

Je veux qu’elle soit la plus parfaite du monde ; quelle gloire, et quel avantage peut tirer votre amour de ses mérites, dans la condition où vous êtes élevé, et elle rabaissée.

DORASTE.

À ce que je vois tu mets les dons du Ciel, et les faveurs de la Nature au rang des choses que tu méprises le plus. Il y a quelque rapport d’elle à moi : car si je suis Roi des Épirotes, elle est Reine des vertus, et la moindre de ses grâces vaut plus que tous les trésors que je possède.

PANOPPE.

La vertu est toujours à estimer ; mais ne pouvez-vous pas lui dresser des Autels, et lui rendre des sacrifices en un sujet plus digne. Acquittez-vous de ces devoirs envers une Princesse qui possède les mêmes qualités.

DORASTE.

La perfection est unique, elle n’a point de sœur. Ma peine serait inutile de chercher sa pareille, soit en vertu, soit en beauté, et pour sa naissance, je porte le bandeau.

PANOPPE.

Les aveugles ont besoin de guide. Permettez que mon conseil en fasse l’office, pour vous éloigner du précipice où vous vous aller jeter.

DORASTE.

J’en aime le danger, j’en veux courir le hasard. Tu blâmes un effet, dont tu ne connais point la cause.

PANOPPE.

Ne m’avouerez-vous pas qu’un homme sans passion, voit de plus loin qu’un autre qui en est atteint.

DORASTE.

Il y en a qui ont l’esprit si louche, que les plus aveugles y voient aussi clair qu’eux, et j’ai du regret que tu sois de ce nombre.

PANOPPE.

Je serai tel qu’il vous plaira, mais dans mon aveuglement je prévois les malheurs qui vous arriveront, si vous ne changez et d’humeur et de pensée.

DORASTE.

Ah ! que c’est être heureux d’encourir cette sorte d’infortunes. Si tu savais ce que c’est que d’aimer tu en envierais la gloire.

PANOPPE.

Les plus parfaites affections naissent d’une ressemblance réciproque.

DORASTE.

Il me suffit qu’elle me ressemble et en amour et en fidélité.

PANOPPE.

Son amour et sa constance ne changeront point sa condition, elle sera toujours bergère.

DORASTE.

Sa Houlette est de même bois que mon Sceptre ; et si j’ai une Couronne par-dessus elle, elle en mérite un nombre infini. Ne profane plus de tes discours un sujet admirable : adore, ou te tais.

 

 

Scène II

 

PAYSAN, PAYSANNE

 

 PAYSAN.

Il est temps de pourvoir notre chère Fauvye de quelque bon mari. L’Amour fait toujours la guerre à celles de son âge, mettons-la de bonne heure à l’abri de ses coups.

PAYSANNE.

C’est bien avisé, le fils de notre Roi la vient visiter tous les jours dans la prairie, et j’ai remarqué qu’elle lui fait bonne mine ; mais il lui faut couper l’herbe sous le pied, et donner un mari à Fauvye, avant que ce Prince s’engage plus avant. Les hommes de ce temps sont trop déniaisés, le prétexte de mariage en fait choir beaucoup à la renverse.

PAYSAN.

J’épierai de si près leurs actions que j’en éviterai les reproches.

PAYSANNE.

Les plus fins y sont pris, l’Amour est plus rusé que vous. Ce n’est point avec des Lunettes qu’on découvre les intrigues des amants. En évitant le mal que nous prévoyons, nous n’avons que faire du remède.

PAYSAN.

Un bon mari est si rare, qu’il faudrait rallumer la chandelle du Philosophe pour le chercher.

PAYSANNE.

Je suis donc plus heureuse que les autres, vous ayant trouvé sans beaucoup de peine.

PAYSAN.

Il faut bien que je sois bon, puisque tu m’as rongé jusques aux os, et n’ayant plus de chair, tu voudrais encore te désaltérer de mon sang.

PAYSANNE.

Vous êtes un rieur, revenons à nos moutons, et prenez bien garde que le loup ne les mange.

PAYSAN.

Laissez-m’en le soin, je ne m’endormirai pas.

 

 

Scène III

 

FAUVYE, seule

 

Que je suis heureuse, et malheureuse tout ensemble. Mes félicités dans leur excès, ne se peuvent égaler qu’à mes infortunes. Quel contentement d’être aimée d’un grand Prince, mais quel déplaisir de n’oser l’aimer comme Bergère. Ce n’est pas que mon cœur ne soupire pour lui, malgré moi ; mais je suis honteuse d’y penser, et toutefois je ne sais comment faire pour le lui défendre. Ah ! que c’est une sensible douleur d’aimer parfaitement, et de ne l’oser dire. Je vois tous les jours ce doux objet de ma vie. Je lui parle, il m’entretient, et parmi tant d’occasions si favorables, je n’ai rien de plus secret que ma peine ; comme si je me plaisais également et à souffrir, et à me plaindre, sans chercher d’autre remède. J’appréhende même que mes yeux, retenant quelque chose de l’ardeur dont mon âme est embrasée, ne décèlent ma passion. Ce qui fait que mes regards toujours vagabonds en sa présence, cherchent un objet indifférent pour s’arrêter. Je ne sais plus à qui me fier, puisque mes sens, et ma raison tiennent déjà le parti de l’amour qui me possède. Mais pourtant je suis résolue de perdre la vie plutôt que l’honneur, et de m’arracher moi-même le cœur du sein, au dernier soupir d’une affection impudique.

 

 

Scène IV

 

DORASTE, FAUVYE

 

DORASTE.

D’où me vient ce bonheur inespéré, de vous rencontrer seule aujourd’hui dans la prairie. Quelque belle pensée entretient votre esprit.

FAUVYE.

Le bonheur de ma rencontre n’est pas grand, ma condition de bergère vous le doit rendre méprisable, et en cette qualité, le soin de garder mes troupeaux, sert d’entretien à mon esprit.

DORASTE.

Le Ciel a joint tant de rares qualités à celle de bergère que la Nature vous a donnée ; que je ne suis capable de mépris que pour moi-même, ne me jugeant pas digne seulement de vous offrir, et mes vœux et mes respects : car sans mentir le bruit de vos beautés résonne déjà si puissamment par toute la terre, que si vous ne changez de condition, les Rois à l’envi quitteront et leurs sceptres et leurs couronnes, pour porter la houlette avec vous.

FAUVYE.

Il vous serait bien malaisé de me donner de la vanité dans la profession que je fais, parce que mes parents, mes habits, mes moutons, et l’objet sensible de mes propres défauts, sont autant de témoins qui vous accusent de flatterie, et qui vous en convaincront à la fin, si vous ne changer de discours.

DORASTE.

L’amour et la flatterie ne peuvent subsister ensemble ; comment voulez-vous que j’aie la liberté de feindre dans la servitude où vous m’avez réduit. Je ne suis capable que de vous aimer, et si vous en doutez, mon obéissance vous défie d’en tirer des preuves.

FAUVYE.

L’amour des hommes ne consiste qu’en paroles. Vous voudriez rendre en moi véritable votre passion imaginaire, par la force de vos discours. Mais en cela vos mérites trahissent vos desseins.

DORASTE.

Comme les passions sont différentes, les cœurs où elles s’attachent, diffèrent aussi, et d’humeur et d’inclination. Je vous fais serment que je ne sais que c’est d’inconstance ; puisque je n’ai jamais aimé que vous, aussi ne prétends-je point d’autre mérite que celui de l’affection que je vous ai vouée.

FAUVYE.

Vos visites seulement, me font rougir de honte dans ma bassesse : car mes compagnes s’imaginent que vous n’en voulez qu’à mon honneur. Changez de condition, et je changerai de croyance.

DORASTE.

Quel personnage voulez-vous que je fasse pour vous représenter la vérité de mon amour.

FAUVYE.

Celui de berger.

DORASTE.

Je le suis déjà : car depuis le jour que je vous vis, mes désirs et mes pensées ont gardé les moutons avec vous. Et s’il ne tient qu’en porter l’habit, je vous jure la foi que je vous ai donnée que demain vous serez satisfaite.

FAUVYE.

Je vous permets le change, et si je vous défends d’être inconstant.

DORASTE.

Je n’aurai point beaucoup d’honneur à vous obéir en cela n’y ayant pas beaucoup de peine ; car la fidélité et mon inclination ne diffèrent que de nom. À demain les effets de mes promesses.

FAUVYE, apercevant le Paysan qu’elle tenait pour son Père, s’étonne, et continue à parler à mesure qu’il s’approche d’elle.

Je crains que mon Père n’aie écouté les discours de notre entretien, il me faut changer d’action et de visage.

 

 

Scène V

 

PAYSAN, FAUVYE

 

PAYSAN.

Fauvye je loue ta vertu. C’est de la sorte qu’il faut résister à ces courtisans, toutefois ils sont si rusés qu’il vaut mieux les fuir, que les combattre. L’entretien de ce jeune Prince, t’apportera plus de honte que de gloire, puisqu’il n’en veut qu’à ton honneur.

FAUVYE.

Je ne saurais me défendre de ses visites ; mais je suis fort aise que vous en soyez témoin, pour faire taire la médisance.

PAYSAN.

Tu parles bien, mais il faut faire encore mieux, et c’est le moyen de lui imposer silence.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

FAUVYE

 

Ô qu’il est malaisé de feindre quand on aime parfaitement, je ne sais plus qu’elle mine tenir. Mon visage pâle, et mon humeur rêveuse décèlent le secret de ma passion. Et quoique mon cœur, mes yeux, et mes pensées soient également muets ; l’un publie mon amour par ses soupirs, les autres par leurs regards, et celles-ci par mes rêveries continuelles. De sorte que mon corps trahit mon âme, et de mon âme encore les puissances en sont si contraires, qu’elles ne s’accordent jamais ensemble. Et ce divorce me contraint de vivre hors de moi-même pour trouver le repos que je cherche. Ô douce vie ! Puisque mon cher Doraste en est l’âme. Ô douce vie ! puisque ne respirant que d’amour, et ne soupirant encore que de cette passion, je trouve dans son objet le comble de toute sorte de délices. Ah ! Doraste, Doraste, que tes mérites sont Tyrans. Ils m’ont ravi le cœur, avant que j’aie eu le moyen de te l’offrir, et non constants encore ils mènent ma raison en triomphe pour m’ôter l’espérance de recouvrer ma liberté. Mais je consens à toutes ces violences, je ne t’aime que comme mon vainqueur ; car ma défaite est si glorieuse, que je ne saurais être tentée d’encourir un sort plus heureux. Voici cependant l’heure, et le lieu, où je dois recevoir des preuves réciproques de son amour, j’attendrai son arrivée à l’ombre de cet arbre, laissant charmer mes ennuis, au doux murmure de cette fontaine. Ô Dieux ! que les moments d’une impatience amoureuse sont de longue durée. Mais ne le vois-je pas qui vient m’accoster en habit de berger, c’est lui-même.

 

 

Scène II

 

FAUVYE, DORASTE

 

DORASTE.

Et bien ma belle, douterez-vous encore de la vérité de ma passion.

FAUVYE.

Mes yeux n’en doutent plus ; mais mon esprit est toujours dans sa méfiance.

DORASTE.

N’ai-je pas accompli mes promesses.

FAUVYE.

Oui, mais je crains qu’en changeant d’habit ; vous ne changiez d’amour.

DORASTE.

Mon obéissance est attachée à mon habit, et non pas mon affection. Il me faudrait changer d’âme et de cœur, avant qu’être capable d’inconstance.

FAUVYE.

Quelle assurance m’en voulez-vous donner.

DORASTE.

Celle qui vous plaira.

FAUVYE.

Mon honneur cherche l’abri du mariage.

DORASTE.

Je vous en offre le port entre mes bras.

FAUVYE.

Ce seraient les écueils de ma pudicité, et la mort m’est plus agréable.

DORASTE.

Croyez-vous que je voulusse ravir par tyrannie, ce que je puis conquérir par amour, gardez ma foi pour assurance.

FAUVYE.

La foi d’un amant est sujette à caution.

DORASTE.

Mais si je vous aime que pouvez-vous craindre ?

FAUVYE.

La violence de ce même amour.

DORASTE.

Le respect et l’amour ne se fausse jamais compagnie.

FAUVYE.

Je le veux croire, mais non pas l’expérimenter.

DORASTE.

Si est-ce que dans la servitude où vous m’avez réduit, je n’ai que ma parole à vous donner pour gage.

FAUVYE.

Comme les paroles se forment de vent, le vent les emporte. J’aime mieux les effets.

DORASTE.

Que voulez-vous que je fasse.

FAUVYE.

Faites-moi votre moitié, puisque vous êtes mon tout.

DORASTE.

Je n’attendais que l’honneur de vos commandements pour prétendre à cette gloire. Je me résous à vous enlever, et à vous épouser, si vous l’avez agréable.

FAUVYE.

Vous pouvez bien enlever le corps, dont vous avez ravi, et l’âme et le cœur. Je suis trop heureuse de courir votre fortune.

DORASTE.

Une barque nous attendra sur le rivage à dix heures du soir, mais cependant servons-nous de l’occasion, que L’Amour et le Temps nous présentent, et goûtons les douceurs de ce beau lieu solitaire, l’ombrage et la fraîcheur nous invitent à ce contentement.

FAUVYE.

Je le veux ; aussi bien ai-je résolu de vous faire présent d’un bouquet de fleurs ; n’ayant rien de plus digne à vous offrir.

DORASTE.

Laissez ce soin à ma bouche, elle en veut choisir les fleurs sur vos lèvres.          

Il la baise.

Ô Dieux ! qu’elles sentent bon, les appas de leur odeur me font pâmer de joie. Mais le trépas en est trop délicieux pour le craindre, je veux mourir tout à fait.

FAUVYE.

Ne parlez point de mort, quand vous mourriez de joie, je ne laisserais pas de mourir de tristesse.

DORASTE.

Mourons donc tous deux d’amour. Mais il me semble que votre sein soupire de colère, ou de jalousie, de ce que je ne cueille pas des fleurs de son jardin.   

Il baise son sein.

J’en veux faire un nouveau bouquet.

Il continue toujours à parler.

Les épines de ses roses m’ont piqué, mais je crois qu’elles ont la vertu des armes de Télèphe, après m’avoir causé le mal, elles m’en donneront le remède.

Il rebaise son sein.

Me voilà guéri, mais je me plains de ma guérison, j’aime mieux ma blessure.

FAUVYE.

Vous ne prenez pas garde que le Soleil jaloux de nos félicités, se va cacher dans l’onde.

DORASTE.

Il s’est échauffé au feu de nos caresses. Ce qui lui fait hâter sa course pour éteindre l’ardeur dont il est embrasé. Vos commandements me pressent plus que lui. Adieu, je vous laisse mon cœur, mon âme, mes pensées, et n’emporte rien que mon corps animé de votre amour.

FAUVYE.

Qu’avez-vous fait de mon cœur.

DORASTE.

Ne savez-vous pas qu’il est dans le mien, et que de la sorte vous les possédez tous deux ensemble.

FAUVYE.

Si j’emporte votre cœur, vous emportez mon âme, puisque vous êtes ma vie, adieu.

DORASTE.

Je ne saurais vous dire adieu. La voix et le courage me manquent également.

 

 

Scène III

 

PANOPPE

 

On dit que l’Amour est tout-puissant, mais je me moque de sa force, il a beau porter des traits, mon cœur est à l’épreuve, et le feu de son flambeau ne saurait faire fondre la glace de mon humeur. Je veux que ses ailes le fassent voler partout, il n’est point d’entrée dans mon âme, et quoiqu’il cache ses ruses sous son bandeau, j’ai l’esprit assez clair pour en percer les ténèbres. Tellement que ma liberté donne des limites à son Empire. Ce n’est pas que je n’aie aimé autrefois, mais mon amour allant toujours de pair avec mon espérance, le plaisir et l’utilité animaient également ma passion, et dans mon intérêt, la raison lui servait de guide. Je voudrais que le Prince Doraste, eût les mêmes sentiments. Mais il s’est laissé surprendre avec tant d’avantage, de cet ancien ennemi de notre repos, que quand il aurait le courage de lui résister, il n’a plus le pouvoir de le vaincre. Toutefois s’il est vrai que les délices de la jouissance assouvissent l’appétit de nos amoureuses passions, il peut tirer son remède de la cause de son mal, et mener en triomphe celle, qui lui fait la loi. Le voici qui vient m’accoster, je voudrais être assez hardi pour lui donner ce conseil.

 

 

Scène IV

 

PANOPPE, DORASTE

 

DORASTE.

Cher ami, l’occasion de m’obliger se présente. Il est temps de me rendre les effets du service que tu m’as voué, je te somme de ta promesse.

PANOPPE.

Si vous désirez quelque chose de moi, mon Prince, adressez-vous à vous-même, puisque je suis tout à vous ; ne savez-vous pas que vos désirs font mes volontés ; et que je ne suis point capable d’obéissance que pour vos seuls commandements.

DORASTE.

Je ne saurais douter de ton affection en mon endroit, si tu m’en tends les preuves que je désire. Prête-moi ton secours pour faire réussir le dessein que j’ai d’enlever Fauvye, et de l’épouser à la première occasion qui se présentera.

PANOPPE.

Au lieu de tirer des preuves du service que je vous ai voué, vous voulez exiger de moi des témoignages de ma perfidie. La même affection qui me rend vôtre, me donne le courage, et la force de résister à la passion qui vous domine, comme inséparable de votre malheur.

DORASTE.

Tu veux donc sous un faux prétexte d’amitié, troubler le repos de ma vie. Je vois bien que tu ne connais pas le pouvoir de la belle passion qui me possède, ton courage et ta force me serviront de nouvelles armes dans ta résistance, pour t’immoler à ma fureur. Mon esprit résolu n’a que faire de ton conseil, et mon autorité absolue, me fournira le secours que tu me refuses.

PANOPPE.

La partie est mal faite d’un sujet contre son Prince, et d’ailleurs votre amour et votre colère sont si redoutables, dans votre puissance souveraine, que je ne saurais vous résister, et quoique j’en aie la volonté, j’en perds le courage. Commandez-moi ce qui vous plaira, je vous obéirai, et si mon obéissance est criminelle, j’en effacerai la tache avec mon sang.

DORASTE.

Ne t’est-ce pas toujours de l’avantage de partager avec moi, et la gloire, et la honte qui pourraient accompagner mes entreprises. Tu dois attendre ta fortune de mon destin puisque c’est lui seul qui peut ourdir la trame des beaux jours de ta vie. Dispose donc toutes choses à l’accomplissement de mon dessein. L’heure du départ s’approche.

PANOPPE.

J’y apporterai autant de soin que de diligence.

 

 

Scène V

 

FAUVYE

 

Que j’ai peu de courage pour avoir tant d’amour. Je suis tout à fait résolue de courir la fortune de mon amant, et toutefois je demande encore conseil à ma pudeur ; comme si j’appréhendais la jouissance du bien que je désire. Je fais ce qui m’est possible pour chasser la crainte qui me poursuit, mais c’est en vain, tout m’épouvante. Le murmure d’une fontaine, le gazouillis d’un ruisseau, le branle d’une feuille d’arbre, le ramage des oiseaux, et le Zéphyr même tiennent également mon esprit en alarmes ; et si est-ce qu’au plus fort de ma crainte je ne saurais dire de quoi j’ai peur. Mais quoi ce sont des accidents affectés à ma passion, le chemin est trop beau pour m’arrêter, il faut fouler aux pieds toutes ces épines.

 

 

Scène VI

 

DORASTE, FAUVYE

 

DORASTE.

Voici le ravisseur qui vient chercher le corps de son âme.

FAUVYE.

Vous faites bien de le venir chercher : car il était en chemin de s’aller joindre à elle. Mais avant que partir, donnez-moi cette satisfaction de renouveler les promesses que vous m’avez faites.

DORASTE.

Je voudrais maintenant que mon cœur se peut métamorphoser en langue pour vous confirmer les assurances de fidélité que vous désirez. Mais dans mon impuissance je prends les Dieux à témoin que je changerai plutôt de vie que d’amour, et si je suis parjure, je destine ma tête à leur vengeance.

FAUVYE.

Il faut nécessairement que je vous croie ; Car toutes les puissances de mon âme tiennent déjà votre parti. Les Dieux me donnent à vous, et j’y consens sous l’autorité de votre loi royale. Fuyons loin d’ici.

 

 

Scène VII

 

PAYSAN, PAYSANNE

 

PAYSAN.

Il me semble que j’ai ouï du bruit à la chambre de Fauvye. Je suis toujours en méfiance depuis que notre Prince contrefaisant le Berger, vint garder les moutons avec elle. J’appréhende fort que ce chat ne mange notre fromage.

PAYSANNE.

Vous savez bien ce que je vous en ai dit, il n’est point de fumée ans feu.

LE PAYSAN.

Peut-être que de mal je n’en aurai que la crainte ; Fauvye, Fauvye, elle ne répond point. Ouvre la porte Fauvye. Je n’entends que le vain raisonnement de mes cris. Notre Prince l’a enlevée sans doute, mais le Roi m’en fera raison, sa justice ne saurait souffrir les reproches d’une telle violence, je m’en vais de ce pas me jeter à ses pieds.

PAYSANNE.

Si vous eussiez suivi mon conseil, vous ne seriez pas en cette peine.

 

 

Scène VIII

 

PANOPPE avec UN PAGE

 

PANOPPE.

C’est être bien malheureux de porter la peine du crime d’autrui. Nous ne contribuons que par force au dessein de notre Prince. Et toutefois nous courons le hasard d’être punis du mal qu’il a fait. Ma foi si je n’étais engagé si avant je changerais de condition ou de maître.

LE PAGE.

Vous avez raison, mais on doit toujours prendre le temps, comme il vient. Il faut courir de grands hasards pour faire une grande fortune.

 

 

Scène IX

 

PAYSAN, PANOPPE, PAGE

 

Le Paysan sort.

PANOPPE.

Où vas-tu ? arrête.

PAYSAN.

Messieurs je vous crie merci, sauvez-moi la vie, voilà ma bourse. Je m’en allais trouver le Roi pour me faire rendre ma fille, que le Prince Doraste son fils a enlevée. Suis-nous, et remercie les Dieux du bonheur de notre rencontre.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

AGATOCLES avec un de ses CONEILLERS

 

AGATOCLES.

Ah ! que les Dieux me vendent cher les félicités de mon Hyménée. Je me pouvais vanter d’avoir un jeune Hercule, qui en son enfance avait déjà écrasé les serpents des guerres civiles. C’était la consolation de ma vieillesse, l’espérance de mon peuple, l’appui de mon Royaume, l’ornement de ma Cour, et la terreur, et l’effroi de mes ennemis. Mais de ce bien les Dieux ne m’en ont donné la jouissance que pour m’en faire ressentir la privation. Perte si sensible, que comme je n’ai rien plus à espérer, aussi n’ai-je rien plus à craindre.

CONSEILLER.

Sire, votre Majesté se plaint d’un malheur dont elle n’aura que les menaces. L’absence de monseigneur le Prince, Monseigneur votre Fils, nous présage plutôt une fuite volontaire qu’une perte infaillible. Et son départ précipité fait croire que l’Amour lui tient compagnie.

AGATOCLES.

Les éclairs devancent les foudres. L’absence de mon Fils est l’avant-courrière de sa mort. Mon âme est trop affligée pour être capable de consolation.

CONSEILLER.

Sire, les grands malheurs sont réservés pour les grands esprits ; afin que la force de leur courage, soit proportionnée à la pesanteur de leur fardeau. De sorte que votre magnanimité peut supporter aisément cette infortune, quand les nouvelles en seraient aussi véritables qu’incertaines.

AGATOCLES.

C’est manquer de courage de vouloir résister à une douleur dont la plaie est incurable. En prolongeant mes jours j’accrois le nombre de mes peines.

 

 

Scène II

 

ANDROCLE, député, AGATOCLES, un de ses CONEILLERS

 

ANDROCLE.

Sire, mes soins et ma diligence ont été inutiles. Je n’ai jamais su apprendre des nouvelles de Monseigneur le Prince, Monseigneur votre Fils en tous les divers lieux où j’ai été. Un Matelot toutefois m’a assuré que hier au soir une barque pleine de gens déguisés, abandonna le port au plus fort de la tempête, mais non pas sans courir le danger du naufrage.

AGATOCLES.

Ô funeste nouvelle ! Grands Dieux ne m’avez-vous fait présent d’un sceptre, et d’une couronne qu’à condition de me rendre le plus misérable du monde ? Que voulez-vous que je fasse de mes grandeurs et de mes richesses, en l’âge où je suis, si vous engloutissez dans l’onde le seul héritier de mon Empire ? Quel prodige de cruauté, de m’arracher le cœur du sein sans me faire mourir, ou plutôt après m’avoir ôté la vie, de rendre ma mort vivante pour éterniser mes douleurs ? Me voilà donc maintenant à l’abri de vos foudres, puisque vous m’aurez réduit en cendres ; car en effet que suis-je autre chose qu’un peu de cendre, et de poussière détrempées dans l’eau de mes pleurs, ma constance rend ses derniers efforts.

CONSEILLER.

Que votre Majesté réserve ses soupirs et ses plaintes pour la vérité de ce malheur, il semble qu’elle veuille célébrer les funérailles d’un homme vivant, il y a plus de sujet d’espérer, que de craindre.

AGATOCLES.

L’espérance ne vit plus en moi, et l’appréhension mortelle dont je suis atteint, est un funeste présage de mon infortune. Puisque Doraste est privé de la lumière du jour, celui-ci sera le dernier de ma vie.

 

 

Scène III

 

DORASTE, FAUVYE, PANOPPE, PAYSAN, PILOTE

 

DORASTE.

Que ne te puis-je ôter le sentiment de tes maux, de même que j’en souffre la douleur, ma chère vie. Je n’endure que pour toi, et toutefois tes peines n’en sont point diminuées.

FAUVYE.

Tous ces nouveaux témoignages de votre amour, sont autant de nouvelles plaies que vous faites dans mon âme. Car comme vous ne souffrez que pour moi, je n’endure que pour vous.

DORASTE.

Je ne dirai donc plus que je t’aime, puisqu’aussi bien mes paroles ne sauraient exprimer la vérité de mon amour ; mais comment pourrai-je cacher le ressentiment que j’ai de tes peines.

PANOPPE.

Il faut changer de discours. Ce n’est pas tout d’avoir évité les écueils de la mer, on doit songer maintenant aux dangers que nous pouvons encourir sur la terre.

DORASTE.

J’approuve votre conseil, mais à quoi se peut-on résoudre, parmi tant de malheurs qui nous assaillent de tous côtés.

FAUVYE.

Nous sommes sous la protection des Dieux, que pouvons-nous craindre.

DORASTE.

En effet l’espérance de leur secours, et les appas de votre chère compagnie sont de puissants charmes pour soulager mes ennuis.

PANOPPE.

Les Dieux ne font plus de miracles, il faut agir avec eux pour mériter leur assistance. Et à cet effet le conseil du Pilote nous servira de guide.

PILOTE.

Nous ne pouvons prendre port que sur les terres du Roi Pandoste, il n’est point d’abri ni plus proche, ni plus assuré.

DORASTE.

J’aime mieux me fier à l’inconstance de la mer, et à la légèreté des vents, qu’à cet ancien ennemi de ma race. Sa cruauté et sa perfidie sont plus redoutables que les tempêtes.

FAUVYE.

Les vents et les flots n’ont point d’yeux ni d’oreilles ; peut-être que l’objet de nos misères ou la triste harmonie de nos cris pourront émouvoir ce Tyran.

PANOPPE.

Puisque la fortune nous donne le choix de ces divers dangers, cherchons la pitié parmi les hommes, plutôt que parmi les ondes ; que si nos peines sont inutiles, cette consolation nous demeurera, d’avoir manqué de bonheur, plutôt que de prudence.

PAYSAN.

Il faut s’éloigner des dangers apparents, comme des écueils, et des Sirènes. Pour moi j’aimerais mieux être mangé des vers, que des poissons.

PILOTE.

Notre perte est infaillible sur la mer ; que si elle est incertaine sur la terre, il n’y a point de conseil à prendre.

DORASTE.

Changeons donc de nom et de qualité, et disons-nous habitants de Candie, pour donner moins de jour à la vérité, de peur que ce perfide Pandoste ne nous dresse quelque embûche.

FAUVYE.

Je ne saurais changer de nom, ni de qualité en quelque lieu que je sois. Je veux toujours porter le nom de votre cœur, et la qualité de votre servante.

DORASTE.

Vous pouvez bien porter le nom de mon cœur, puisque vous l’êtes en effet, mais pour la qualité de servante, vos perfections nous trahiraient, celle de Maîtresse vous sera plus convenable, et à vous plus utile.

PANOPPE.

Ne changeons donc point d’opinion, le temps s’échappe peu à peu de nous : et comme les astres versent sans cesse sur nos têtes leurs influences : peut-être qu’en ce moment les bonnes se répandent inutilement.

PAYSAN.

L’occasion s’ensuit aussi bien que le temps, et tous deux courent si vite, qu’il est bien malaisé de les atteindre.

PILOTE.

Prenons toujours les Dieux pour protecteurs, puisque dans le port nous courons danger de naufrage.

DORASTE.

C’est le seul appui qui nous reste, en l’extrémité où nous sommes réduits.

 

 

ACTE IV

 

 

Scène première

 

LE ROI PANDOSTE et LE PRÉVÔT

 

PANDOSTE.

J’ai appris qu’une jeune Dame étrangère était arrivée hier au soir. Le récit qu’on m’a fait de sa beauté, me donne l’envie de la voir, et j’en meurs d’impatience, sans savoir pourquoi.

LE PRÉVÔT.

Votre Majesté peut recevoir ce contentement à toute heure. Sa puissance absolue change tous ses désirs en effets. Mais la voici sans doute, son habit étranger m’en donne la créance.

 

 

Scène II

 

DORASTE, FAUVYE, PANOPPE, PAYSAN

 

DORASTE.

Sire, nous venons rendre l’hommage de nos devoirs à votre Majesté, et en lui demandant sa protection, lui offrir en passant nos très humbles services.

PANDOSTE.

Vous êtes arrivés sans y penser en votre pays, ou plutôt en votre maison : car ce Royaume vous servira d’abri contre toute sorte d’incommodités ; mais quelle est votre nation, et de quel côté se termine votre voyage ?

DORASTE.

Nous sommes de Candie, et allons vers la côte visiter un de nos parents. Cette jeune Damoiselle est ma compagne de lit et de fortune, comme ayant été marié avec elle depuis peu.

PANDOSTE.

Je me réjouis grandement de votre arrivée, et vous offre avec ma protection tout ce qui sera nécessaire pour votre voyage. Allez vois les raretés de mon Palais, tandis que je m’entretiendrai avec votre chère Épouse. Sa chasteté, et mon âge vous défendent d’en être jaloux.

DORASTE.

Que pourrais-je craindre dans votre Palais, si c’est un temple où l’on ne sacrifie qu’à la vertu.

 

 

Scène III

 

LE ROI PANDOSTE, FAUVYE

 

PANDOSTE.

Il faut que je confesse, que je n’ai rien vu de si beau que vous. Vos appas sont si doux, et vos grâces si charmantes, qu’en l’âge où je suis, je n’en puis parler qu’en soupirant. Vos yeux ont allumé la glace de mon cœur, et je ne m’étonne pas de cette merveille, puisque votre teint est tout de feu, quoiqu’il soit tout de neige.

FAUVYE.

Comme je ne suis belle qu’aux yeux de mon époux, je n’ose le croire que quand lui-même m’en assure. Et de me vouloir persuader que mes yeux vous aient rendu amoureux, il n’y a pas beaucoup d’apparence. Parce qu’ils ont donné tout l’amour qu’ils avaient à celui qui me possède : et hors de lui, tous les objets du monde leur sont indifférents.

PANDOSTE.

Ce n’est pas pour vous tenter de vanité que je parle de vos perfections, j’en publie la grandeur, parce que j’en ressens la force. Et quoique vos yeux aient donné tout l’amour qu’ils avaient, leur nature aimable les fait toujours aimer, et cette vérité m’est si sensible, que je ne la puis taire.

FAUVYE.

Je n’ai point d’autre perfection que celle de savoir aimer uniquement mon époux. Et mes yeux présagent plutôt la pluie que le beau temps, en l’absence de leur Soleil.

PANDOSTE.

Ne me sera-t-il point permis de vous demander la guérison du mal que vous m’avez fait ; que si vos yeux me menacent de la pluie mon sort n’en sera pas moins glorieux. J’aime autant encourir le naufrage dans l’eau de leurs larmes, que l’embrasement dans le feu de leurs regards.

FAUVYE.

Si votre mal est véritable, demandez-en le remède à la raison ; s’il est imaginaire, votre imagination vous guérira.

PANDOSTE.

Si la raison me pouvait guérir, je n’implorerais pas votre pitié ; que faut-il que je fasse ? Que voulez-vous que je devienne ? Rendez-moi la liberté que vous m’avez ôtée, ou agréez ma servitude ?

FAUVYE.

Votre Majesté m’accuse d’un crime dont mes pensées sont innocentes ; comment pourrais-je vous avoir ravi sa liberté dans la servitude où je suis réduite ?

PANDOSTE.

Je veux croire que vos pensées sont innocentes de ce ravissement puisque vous l’avez fait sans y penser, mais vos beautés en sont coupables ; et comme vous devez répondre d’elles, je vous demande le remède du mal qu’elles me font.

FAUVYE.

Si votre Majesté ne meurt que des blessures que je lui ai faites, elle se peut vanter d’être immortelle.

PANDOSTE.

Les douleurs d’un mal incurable sont plus insupportables que la mort, et le mien est de cette nature, si vous m’en refusez la guérison.

FAUVYE.

Votre Majesté prêche un rocher : car j’ai le cœur de roche contre toutes ces atteintes. Mon honneur et ma vie ne sont qu’une même chose, qui aspire à l’un, conspire contre l’autre.

PANDOSTE.

Je rends les armes à votre chasteté, elle mérite les couronnes du triomphe. Et je suis fort aise d’être témoin de sa gloire, aussi bien qu’admirateur. Mais sans mentir je ne saurais dire quel des deux emporte l’avantage, ou de votre esprit, ou de votre corps : car le Ciel a comblé l’un de tant de vertus, et la nature l’autre de tant de beautés, que j’en demeure également ravi, sans savoir à qui donner le prix.

FAUVYE.

Je ne mérite point de louanges pour ma chasteté. Parce que c’est une vertu qui est propre et affectée à celle de notre sexe. La seule gloire que je prétends, c’est de pouvoir témoigner à votre Majesté que je suis sa très humble servante.

PANDOSTE.

Je crois que votre époux vit en impatience de vous revoir, allons soulager ses inquiétudes.

 

 

Scène IV

 

LE ROI AGATOCLES avec des AMBASSADEURS qu’il envoie en divers Royaumes pour apprendre des nouvelles de son fils

 

AGATOCLES.

Parcourez tout le monde en la recherche de mon repos. Et ne revenez pas sans ramener mon fils, que pour célébrer mes funérailles. Mes jours et les siens sont ourdis d’une même trame et par une même main, et mon sort est inséparable de sa destinée.

LES AMBASSADEURS.

Sire, nous emploierons tout le temps de notre vie à la recherche de ce précieux trésor. Votre Majesté peut dormir en repos, tandis que nous veillerons pour l’établir avec toute sorte de diligence.

AGATOCLES.

Vous pouvez déjà savoir le prix de la récompense que je vous prépare, par l’importance du service que vous me rendez, j’attends l’heure de votre départ avec impatience.

LES AMBASSADEURS.

Sire, puisque l’honneur et la gloire sont inséparables des services qu’on rend à votre Majesté, nous ne prétendons point d’autre récompense. Quel plus grand avantage saurions-nous espérer, que celui de lui témoigner notre obéissance, et notre affection, et notre fidélité.

AGATOCLES.

L’emploi que je vous donne, vous doit faire connaître en quelle considération je vous tiens. Et si votre fortune dépend de ma puissance, mes faveurs surpasseront votre ambition.

 

 

Scène V

 

LE ROI PANDOSTE avec SON PRÉVÔT

 

PANDOSTE.

Ô que l’amour est redoutable ! Que son bandeau est obscur, puisqu’il aveugle également, et mes sens et ma raison ! Que son flambeau est ardent, puisque mon sang tout gelé dans mes veines s’enflamme d’une nouvelle vigueur ! Que ses traits sont acérés, puisqu’ils ont blessé mon cœur, que l’âge rendait aussi dur que la pierre ! Et que ses coups sont inévitables, puisque par un seul regard mon âme a été réduite en servitude. Cette jeune étrangère est la belle cause de tous ces maux, et la douce ennemie de mon repos. Et pour un dernier malheur, sa vertu veut que je meure de la blessure que sa beauté m’a faite.

LE PRÉVÔT.

Sire, votre puissance absolue, est l’unique remède de votre mal.

PANDOSTE.

Comment puis-je faire la loi à mon vainqueur. Le règne de ma puissance absolue est expiré. L’amour est assis sur le trône de mon Empire.

LE PRÉVÔT.

Les âmes les plus passionnées trouvent souvent le remède de leur mal dans le désespoir de sa guérison. Votre Majesté doit tenter toute sorte de périls, pour sortir du danger où elle se trouve.

PANDOSTE.

Sers-moi de guide dans mon aveuglement. Une mort soudaine est préférable à une vie languissante.

LE PRÉVÔT.

Si votre Majesté agrée mon Conseil, je ferai prisonnier par son commandement le mari cette jeune étrangère, sur le prétexte apparent que c’est un espion, et avec la moindre preuve, l’ayant convaincu de ce crime, et condamné à mort, votre Majesté lui pourra faire grâce, en recevant celle qu’il désire.

PANDOSTE.

Je veux suivre ton avis. De quelque façon que tu me rendes heureux, j’en louerai toujours l’entreprise.

 

 

Scène VI

 

DORASTE, FAUVYE, PANOPPE, PAYSAN

 

DORASTE.

J’ai bien reconnu que cette âme toute noire de vices était déjà embrasée du feu de sa lubricité. Il faut songer à la retraite : nos vies, et mon honneur courent un même danger.

FAUVYE.

Le plutôt est trop tard pour notre assurance : mais encor que ce Tyran en veuille à mon honneur, plutôt qu’à ma vie, j’éteindrai de mon sang ses flammes criminelles, pour me sauver en me perdant.

PANOPPE.

Il faut tenter une seconde fois le péril de la mer. La Fortune se lassera à la fin de nous poursuivre.

PAYSAN.

C’est mourir continuellement que de vivre toujours en alarme. Suivons notre destin sans contrainte.

 

 

Scène VII

 

DORASTE, FAUVYE, PANOPPE, PAYSAN, LE PRÉVÔT, avec ses gens

 

LE PRÉVÔT.

Je vous fais prisonnier de la part du Roi. Rendez les armes.

DORASTE.

De quel crime nous accuse-t-on.

LE PRÉVÔT.

Vous en saurez trop tôt la vérité.

FAUVYE.

Ô quelle injustice ! Ma vie ne t’affliges pas, les Dieux sont protecteurs de l’innocence.

DORASTE.

J’ai du regret qu’en traînant mon corps en prison, on n’y amène aussi ton cœur, que je porte dans le sein, mais mon courage soulagera ses inquiétudes. Adieu, tire ta consolation de ma constance.

 

 

ACTE V

 

 

Scène première

 

LE ROI PANDOSTE, FAUVYE

 

PANDOSTE.

Il n’y a plus de feinte en ma passion, je vous aime parfaitement.

FAUVYE.

Comment puis-je croire que vous m’aimez, ayant fait emprisonner mon âme ?

PANDOSTE.

De quoi vous pouvez-vous plaindre ? Vous tenez mon cœur en captivité.

FAUVYE.

Je n’ai jamais eu d’esclave déloyal.

PANDOSTE.

De quelle perfidie me pouvez-vous convaincre ?

FAUVYE.

De celle d’avoir accusé de trahison un innocent ?

PANDOSTE.

Si mon amour l’a accusé, mon amour le peut absoudre.

FAUVYE.

Quelle justice puis-je attendre d’un juge si coupable ?

PANDOSTE.

Est-ce un crime de vous aimer ?

FAUVYE.

Ce n’est pas un crime à la vertu. Mais bien à une âme vicieuse comme la vôtre.

PANDOSTE.

Si ma passion est criminelle, vos beautés doivent porter la peine de leur crime.

FAUVYE.

Mes beautés ne vous ont jamais prêché que la chasteté, dont elles ont sucé le lait dès leur enfance.

PANDOSTE.

La cruauté vous sied bien, parmi tant de douceurs, et de grâces, dont la nature vous a comblée. Mais souffrez que je vous dise, que si vous mettez à prix vos bonnes grâces, je les achèterai de ma vie.

FAUVYE.

J’en accepte la condition pour vous obliger. Mourez donc du regret de ne les mériter pas ; et je vous promets d’honorer votre mémoire, et de chérir vos cendres.

PANDOSTE.

Si mon ombre pouvait posséder votre corps, après mon trépas, je vous rendrais bientôt contente. Mais Charon ne repasse jamais deux fois une ombre dans sa barque.

FAUVYE.

Vous êtes jaloux de votre ombre. Vous n’aurez pourtant que la mienne pour objet de votre passion. Car si j’avais mille vies, je souffrirais mille morts, avant que servir de proie à votre lubricité.

PANDOSTE.

Vos rigueurs continuelles présagent la mort de votre Époux.

FAUVYE.

Mon époux n’est point immortel. Si son destin veut qu’il meure ; que votre tyrannie en soit le bourreau, je n’en espère point d’autre grâce.

PANDOSTE.

Quelle raison pouvez-vous espérer d’un homme à qui vous l’avez ôtée. Votre cruauté me fait porter le nom de Tyran, et le désespoir où vous m’avez réduit, m’en fera faire l’office.

FAUVYE.

Soyez plus Tigre que les Tigres. J’ai plus de courage que vous n’avez de force. Car dans ma faiblesse, je me moque de votre pouvoir.

PANDOSTE.

Ne savez-vous pas que la vie de votre époux est entre mes mains.

FAUVYE.

Et les foudres aussi en celles des Dieux.

PANDOSTE.

Puisque mon trépas est inévitable, j’aime autant être réduit en cendres par leurs foudres, que par celui de vos yeux. Mais vous pouvez modérer la rigueur de mon sort, et me faire courir une plus douce fortune. Une seule de vos faveurs peut racheter la vie de votre époux.

FAUVYE.

Toute la faveur que vous pouvez attendre de moi, c’est de vous assurer que je ne vous en ferai jamais ; afin que vous ne perdiez plus votre temps, et que vous employiez ailleurs votre peine. L’honneur est plus cher que la vie.

PANDOSTE.

Je vois bien que ma soumission anime votre arrogance. Je déchargerai le fardeau de ma colère sur la tête de votre époux.

FAUVYE.

C’est une lâche vengeance ; mais s’il faut mourir. Un trépas glorieux est toujours préférable à une vie infâme.

 

 

Scène II

 

PANDOSTE, FAUVYE, LES AMBASSADEURS du Roi Agatocles

 

LES AMBASSADEURS.

Sire, le Roi de Sicile, notre souverain Seigneur, nous a envoyés en ambassade vers votre Majesté, pour lui demander l’élargissement de Monseigneur son fils, détenu captif dans vos prisons. Et à même temps la punition d’une certaine Bergère, sa compagne, comme seule cause de sa fuite.

PANDOSTE.

Que le Prince de Sicile soit devenu captif dans mes prisons ! l’apparence en est trop faible ; êtes-vous bien informés de la vérité.

LES AMBASSADEURS.

Sire, nous avons de si fortes assurances, que nous n’en pouvons plus douter.

PANDOSTE.

Qu’on élargisse cet étranger, nous saurons ce qui en est. Je conjure les Dieux de favoriser en cela, et mes désirs et mes espérances.

LES AMBASSADEURS.

Sire nos vœux sont accomplis. C’est lui-même. Nous demandons maintenant justice à votre Majesté, pour faire punir cette bergère.

 

 

Scène III

                                              

PANDOSTE, FAUVYE, LES AMBASSADEURS, DORASTE et          LE PAYSAN

 

DORASTE.

Elle est compagne de ma fortune. Sa vie et la mienne n’ont qu’un même sort.

PANDOSTE.

Son âge la rend excusable, il vaut mieux punir ce vieillard en qualité de Père, pour apprendre à ses semblables d’instruire mieux leurs enfants.

LE PAYSAN, à genoux.

Sire, ce n’est point ma fille. Il y a tantôt quinze ans que je la trouvai dans une petite nacelle sur le rivage de la mer, où le vent de sa bonne fortune l’avait faite surgir. Et voici une bague qu’elle avait pendue au col.

PANDOSTE.

Quel prodige de bonheur, cette bague déchire le bandeau de mon aveuglement, pour me faire reconnaître ma fille ; que je t’embrasse, cher objet de mes félicités. Je n’ose me dire ton père, si tu ne me pardonnes le crime qui m’en a fait perdre la qualité. Mais tu ne me refuseras pas ta grâce, puisque les Dieux m’accordent la leur. Je consens que tu sois toujours bergère ; mes Royaumes seront tes moutons : mon Sceptre te servira de houlette : et ma couronne de guirlande de fleurs. Et ce Prince sera ton berger et ton époux.

FAUVYE.

Sire, je porterai toujours la qualité de votre servante, avec celle de votre fille, dont vous m’honorez aujourd’hui ; et comme je tire mon bonheur de vos félicités, je ne me réjouirai jamais que de votre contentement, et votre seule volonté sera ma destinée.

PANDOSTE.

Il faut rendre grâce aux Dieux de notre commune allégresse. Mais je vous demande mon Prince, du mauvais traitement que vous avez reçu en cette Cour, oubliez le passé en faveur de l’avenir.

DORASTE.

Le souvenir en est déjà effacé de ma mémoire, et en sa place j’y ai gravé celui de la faveur signalée, dont votre Majesté m’honore, en m’acceptant pour son gendre. Faveur qui m’est si chère, et en si forte considération, que je n’aurai jamais pensée ni désir, que pour en méditer la reconnaissance par toute sorte de services.

PANDOSTE.

Le présent que je vous fais de ma fille, n’est pas une faveur, puisque vous la méritez. Je vous rends en cela ce que je vous dois. Vivez heureux et contents, toutes mes joies se terminent dans vos prospérités. Messieurs les Ambassadeurs, vous contracterez de ma part, cette alliance avec le Roi de Sicile, votre Maître sous la foi de la parole que je vous donne.

LES AMBASSADEURS.

Nous exécuterons fidèlement les commandements de votre Majesté.

PANDOSTE.

Allons cependant célébrer dans mon Palais, la fête d’une joie si publique.

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